Blogue Invesco Canada

Perspectives, commentaire et expertise de placement

Kristina Hooper | 7 janvier 2019

Est-ce possible qu’il y ait un vrai gagnant dans la guerre commerciale opposant les États-Unis et la Chine?

Les étudiants en histoire se souviendront peut-être de la guerre des Roses, menée il y a plus de 500 ans. Ce fut une bataille épique entre deux branches rivales de la famille royale anglaise qui revendiquaient le trône de l’Angleterre : la Maison de Lancaster, représentée par une rose rouge, et la Maison de York, représentée par une rose blanche. Bien que la Maison de Lancaster ait finalement remporté la guerre des Roses, il n’y a pas eu de véritable vainqueur. La guerre a duré de nombreuses années et causé des dommages considérables aux deux maisons. En fait, à la fin de la guerre, la lignée masculine des deux maisons avait été éliminée.

 

Je pense que la guerre des Roses est une analogie qui convient à la guerre commerciale naissante entre les États-Unis et la Chine. Alors que beaucoup pensent que les États-Unis vont gagner cette guerre, je crois qu’il n’y aura pas de véritable gagnant : tout le monde y perd dans une guerre commerciale à l’ère de la mondialisation, et il semble que nous voyions déjà cette guerre faire des ravages des deux côtés :

 

  • Chine. Des statistiques chinoises décevantes ont été publiées la semaine dernière : l’indice PMI manufacturier de décembre a chuté sous le seuil critique des 50 points, ce qui indique une contraction.1 Quoi qu’il en soit, avant que quiconque puisse présumer que la Chine a perdu la guerre commerciale et est prête à capituler, je vous invite à lire le discours du Nouvel An du président Xi Jinping. Vous remarquerez qu’il n’a pas le ton d’un chef d’État d’un pays vaincu. Il se dit conscient des défis à relever, promet que la Chine ne se laissera pas faire et s’engage à stimuler davantage l’économie en réduisant les impôts et les frais. La Chine a déployé de nombreuses mesures de relance; le gouvernement chinois fait son possible pour contrer les effets négatifs du différend commercial : la Banque populaire de Chine (BPC) a annoncé mercredi dernier son soutien aux petites entreprises chinoises en modifiant la réglementation afin de favoriser les prêts à ces entités. Puis, vendredi, la BPC a contribué à assouplir les conditions de crédit en réduisant les coefficients de réserves-encaisse des banques. Comme on pouvait s’y attendre, les statistiques du secteur tertiaire demeurent supérieures à celles du secteur manufacturier, signe que les mesures de relance soutiennent ce pan de l’économie. Chose certaine, la Chine ressent les effets du différend commercial.

 

  • États-Unis. Les États-Unis en souffrent aussi. Apple a récemment émis un avertissement inquiétant en ce qui a trait à ses bénéfices prévisionnels. Un porte-parole a déclaré ceci : les ventes d’iPhone ont chuté et cette baisse est attribuable en partie à la diminution de la demande en provenance de la Chine en lien avec la guerre commerciale et les pressions à la baisse qu’elle exerce sur l’économie chinoise. Qui plus est, Kevin Hassett, président du Council of Economic Advisers (Conseil économique de la Présidence des États-Unis), a déclaré publiquement que, selon lui, Apple n’est qu’un début, que de nombreuses autres entreprises américaines seront également confrontées à des obstacles similaires en raison de la guerre commerciale américano-chinoise et de ses répercussions sur la demande chinoise. L’Administration Trump a déclaré que l’annonce d’Apple est un signe que les États-Unis remportent la guerre commerciale. Je ne vois pas comment les États-Unis peuvent déclarer victoire, alors que cela nuit aux bénéfices des entreprises américaines. Les agriculteurs américains en souffrent aussi beaucoup. Ils continuent de subir les contrecoups de la guerre commerciale, parce que la Chine s’approvisionne en soja et en autres denrées alimentaires ailleurs, en dépit du fait qu’ils reçoivent de l’aide du gouvernement américain et que la Chine a accepté en décembre d’acheter du soja des États-Unis. La situation des agriculteurs va probablement continuer de se détériorer, étant donné que le Partenariat transpacifique (PTP) ira de l’avant sans les États-Unis. Puisque les États-Unis se sont retirés du PTP, leurs biens seront moins concurrentiels dans les onze pays qui y ont adhéré, y compris le Japon et le Canada, puisque les tarifs douaniers ont été réduits entre les pays membres du PTP. Cela signifie une réelle perte d’accès aux marchés pour les produits agricoles américains.

 

Le rapport sur l’emploi aux États-Unis montre des signes de force, mais qu’adviendra-t-il?

Cela dit, force est d’admettre que l’économie américaine se porte encore très bien. À preuve, l’excellent rapport sur l’emploi de décembre rendu public la semaine dernière, qui a défié les attentes : non seulement le nombre d’emplois non agricoles a augmenté de plus de 300 000, mais la croissance des salaires a été considérable, soit de 0,4 % sur un mois.2

 

Je tiens à souligner que le rapport sur l’emploi est un indicateur coïncident, c’est-à-dire qu’il illustre l’état actuel de l’économie, plutôt que d’indiquer sa croissance future, tandis que le taux de chômage est un indicateur retardé; c’est l’équivalent économique d’un coup d’œil dans le rétroviseur. Les indicateurs de tendance, comme l’indice ISM manufacturier, font état d’un ralentissement beaucoup plus marqué que le consensus des analystes de la semaine dernière. Le rapport de l’ISM sur le secteur manufacturier du mois de décembre renferme des commentaires instructifs des répondants :

  • « La croissance économique semble avoir cessé. Les ressources sont toujours concentrées sur le réapprovisionnement en vue d’atténuer les effets des tarifs douaniers imposés par la Chine. » (industrie des ordinateurs et des appareils électroniques)
  • « La demande des clients continue de diminuer en raison des préoccupations concernant l’économie et les tarifs. » (industrie de l’équipement de transport)
  • « On commence à observer de plus en plus d’augmentations inflationnistes des produits de base. De plus, les fournisseurs nous imposent des hausses de prix en raison des tarifs. » (industrie des aliments, boissons et tabac)
  • « Les tarifs douaniers continuent de nuire à l’orientation et aux bénéfices des entreprises. » (diverses industries manufacturières)
  • « Les problèmes non résolus concernant les tarifs entre les États-Unis et la Chine suscitent des inquiétudes à plus long terme quant aux coûts et aux stratégies d’approvisionnement de nos opérations de fabrication. Nous espérions avoir une meilleure idée de l’avenir des tarifs douaniers à la fin de 2018. » (industrie de la machinerie)

 

Malheureusement, je dois ajouter que ce rapport sur l’emploi n’aide pas la cause de nombreux investisseurs qui aimeraient que la Réserve fédérale américaine (Fed) laisse les taux inchangés cette année, notamment à la lumière de la croissance des salaires. Cela vient certes compliquer la tâche de la Fed. On n’a qu’à penser à la confusion entourant la conjoncture économique; la chute spectaculaire des marchés boursiers ces derniers mois a amené certains investisseurs à croire qu’une récession se prépare (cela s’est déjà produit par le passé, mais ce n’est pas toujours le cas).

 

Ces craintes sont fondées en partie, puisque les estimations de croissance du produit intérieur brut des États-Unis pour 2019 ont été révisées à la baisse. Cela fait d’ailleurs partie des dommages collatéraux d’une guerre commerciale. Elle ne touche pas seulement les États-Unis et la Chine; je crois que l’économie mondiale va subir les contrecoups de ce conflit. Compte tenu des craintes entourant la conjoncture économique, les contrats à terme sur fonds fédéraux indiquent que le marché n’entrevoit aucune hausse de taux de la Fed en 2019. Les craintes étaient si vives au début de la semaine dernière que je me suis fait demander si je m’attendais à ce que la Fed procède à une baisse de taux en 2019. J’ai l’impression que les investisseurs pensaient que le ciel allait leur tomber sur la tête au début de la nouvelle année. Le yen, généralement considéré comme une valeur refuge, s’est fortement apprécié (bien qu’il y ait certes d’autres raisons qui expliquent la forte fluctuation du yen). De plus, le degré de confiance a changé pendant la semaine. Non seulement le prix du pétrole brut a rebondi, mais un rapport positif sur l’emploi aux États-Unis a été rendu public.

 

Alors, où en sommes-nous aujourd’hui? L’économie mondiale se porte encore bien, mais on note un ralentissement, qui pourrait bien s’accentuer advenant une intensification des guerres commerciales ou un resserrement trop marqué de la politique monétaire de la Fed. Ces deux risques sont toujours très présents. Cependant, j’ai confiance que la Fed va élaborer sa politique en fonction des statistiques économiques, ce qui, à ce stade-ci, laisse entrevoir une ou deux hausses de taux. Les propos récents du président du conseil de la Fed, Jay Powell, portent à croire que la Fed pourrait marquer une « pause » dans les hausses de taux plus tard cette année. Vendredi dernier, il a adopté un ton rassurant et a insisté sur la flexibilité et a dit, en parlant de la Fed que : « Nous sommes toujours prêts à modifier l’orientation de la politique et à la modifier de manière significative si nécessaire. » Je tiens à réitérer que je ne crois pas que la Fed va abaisser les taux cette année, à moins que la situation économique ne change du tout au tout. Ce qu’il faut retenir, c’est que la situation change constamment et que les indicateurs de tendance d’aujourd’hui sont les indicateurs coïncidents de demain, et nous devons garder l’espoir que la Fed analysera les données de façon très globale avant de prendre des décisions.

 

Les négociations sur les échanges commerciaux entre les États-Unis et la Chine vont commencer cette semaine

Alors que les négociations sur les échanges commerciaux entre les États-Unis et la Chine vont commencer cette semaine, je vais espérer le meilleur, mais me préparer au pire. Comme je l’ai déjà dit, je ne vois pas pourquoi la Chine serait disposée à faire des concessions majeures. Les mesures, tant monétaires que budgétaires, adoptées récemment par la Chine pour relancer l’économie me portent à croire qu’elle se prépare à une lutte à finir. Comme le dit le président Xi Jinping dans son discours, la Chine va poursuivre ses efforts pour mettre en place des réformes et ouvrir ses marchés, mais cela se fera clairement au rythme établi par la Chine et selon ses préférences. Et, la Chine peut tenir le coup très longtemps, ce qui n’est pas le cas des États-Unis; Xi Jinping est président à vie, tandis que Donald Trump se prépare pour une réélection dans moins de deux ans et son avenir dépendra probablement de l’état de l’économie américaine. J’en déduis que les États-Unis vont finir par devoir capituler; la question est de savoir quand et quelle sera l’étendue des dégâts.

 

À mon avis, les négociations seront un succès si les États-Unis acceptent de maigres concessions de la Chine et mettent un terme bientôt à la guerre commerciale; c’est mon scénario idéal dans cette guerre des Roses des temps modernes. La bonne nouvelle est que, si la guerre commerciale prenait fin sous peu, les dommages causés à l’économie pourraient être réparés assez rapidement et les marchés, qui semblent escompter une longue guerre commerciale, rebondiraient de manière spectaculaire, à mon avis.

 

C’est l’anniversaire de l’euro

Je m’en voudrais de passer sous silence le vingtième anniversaire de l’euro le 1er janvier 2019. Conçue il y a de nombreuses années, cette devise commune n’a pas vu le jour avant 1999. L’euro a eu sa part de difficultés au fil des ans, à commencer par le fait que c’est la devise d’une union monétaire sans véritable union budgétaire. Pour paraphraser Mark Twain, l’annonce de sa mort est une grossière exagération.

 

Je crois que la zone euro et l’Union européenne ne sont pas au bout de leurs peines, l’année 2019 ne sera pas de tout repos : l’indice des gestionnaires en approvisionnement de la zone euro continue de décevoir, les perturbations politiques se multiplient et on ignore encore qui sera le successeur de « Magic » Mario Draghi à la barre de la Banque centrale européenne. Même si de plus en plus d’Européens rejettent les partis politiques traditionnels au profit de partis plus populistes, ils soutiennent massivement l’euro. Dans un sondage de la Commission européenne effectué en octobre 2018, 74 % des répondants de la zone euro ont affirmé que l’euro est bon pour l’Union européenne, soit le pourcentage le plus élevé depuis le premier sondage annuel en 2002.

 

Voici ce que nous allons surveiller :

  • Réunion du FOMC. Nous allons lire attentivement le procès-verbal de la réunion du Federal Open Market Committee (FOMC) qui sera rendu public cette semaine et qui devrait nous donner une idée de la perception qu’ont les membres de la Fed de l’état de l’économie américaine et nous indiquer à quel point ils s’inquiètent du ralentissement de l’économie mondiale.

 

  • Banque du Canada. Nous suivrons également de près la réunion de cette semaine de la Banque du Canada. À sa réunion de décembre, après trois hausses de taux en 2018, la Banque du Canada a insisté sur le fait qu’elle « estime toujours qu’il lui faudra porter son taux directeur au point neutre pour que le taux d’inflation se maintienne dans sa cible. » Or, étant donné la chute des prix du pétrole et le ralentissement de l’économie mondiale, l’économie canadienne aurait avantage à ce que la Banque du Canada marque une « pause » dans les hausses de taux et adopte un ton plus accommodant, d’autant plus que les taux des obligations d’État canadiennes à 2 et à 10 ans se sont écartés de plusieurs points de base ces derniers jours, frôlant dangereusement l’inversion.

 

  • Paralysie des services publics américains. Enfin, nous allons évidemment continuer de suivre de près les négociations dans le dossier de la paralysie des services publics américains. Alors que cette guerre des Roses intérieure se poursuit, et qu’elle semble vouloir s’éterniser, je m’attends à ce que la plus grande victime soit la confiance des entreprises. Les chefs d’entreprises vont peut-être se demander ce qu’il adviendra si on assiste à une crise de l’ampleur de celle de 2008, alors que les deux partis ont dû travailler ensemble pour adopter une loi visant à mettre un terme à la crise financière mondiale.

Autres blogues de Kristina Hooper

Parlons tarifs : les nouvelles redevances risquent d’envenimer les relations sino-américaines
14 mai 2019

Les négociations commerciales entre les États-Unis et la Chine butent et les actions chutent
9 mai 2019

À la recherche d’indices de croissance
23 avril 2019

Trois éléments à retenir de mes quatre jours en Europe
11 avril 2019

Six enjeux à surveiller en avril
3 avril 2019

Une Fed accommodante et une courbe de taux inversée suscitent des craintes sur les marchés
27 mars 2019

La politisation : une menace grandissante pour les banques centrales
20 mars 2019

Il y a du changement dans l’air alors que la Fed, la Banque du Canada et la BCE font volte-face
14 mars 2019

Quels compromis les États-Unis accepteront-ils pour conclure un accord commercial avec la Chine?
7 mars 2019

Que cache la volte-face de la Fed en matière de normalisation?
28 février 2019

Cinq épées de Damoclès suspendues au-dessus des marchés
13 février 2019

La Fed change son plan de match
4 février 2019

Marchés mondiaux : Huit enjeux à surveiller cette semaine
28 janvier 2019

Les marchés sont aux prises avec le dysfonctionnement du gouvernement
22 janvier 2019

La confiance des investisseurs est toujours au rendez-vous malgré les nombreuses sagas géopolitiques
14 janvier 2019

Est-ce possible qu’il y ait un vrai gagnant dans la guerre commerciale opposant les États-Unis et la Chine?
7 janvier 2019

Pas de congé en vue pour les perturbations mondiales
24 décembre 2018

Mettre le repli en perspective
12 décembre 2018

Les banques centrales à la rescousse? N’y comptez pas trop.
30 novembre 2018

À la lumière des craintes d’un ralentissement économique mondial, la Fed va probablement passer à l’action
26 novembre 2018

S'abonner au blogue

Abonnez-vous pour être informé sur la publication de : *


Voulez-vous vous abonner an anglais?

Abonnez-vous pour recevoir des courriels d’Invesco Canada Ltée au sujet de ce blogue. Pour vous désabonner, veuillez nous envoyer un courriel à blog@invesco.ca ou communiquez avec nous.

1 Source : Bureau national chinois de la statistique, 31 décembre 2018
2 Source : U.S. Bureau of Labor Statistics, 4 janvier 2019

Les indices des gestionnaires en approvisionnement reposent sur des sondages mensuels menés auprès des entreprises du monde entier et évaluent la conjoncture économique dans les secteurs manufacturier et tertiaire.

L’indice ISM manufacturier est calculé à partir des enquêtes menées auprès de plus de 300 entreprises du secteur manufacturier par l’Institute of Supply Management et suit l’emploi, la production, les stocks, les nouvelles commandes et les livraisons des fournisseurs.
Les contrats à terme sur fonds fédéraux sont des contrats financiers qui représentent l’opinion du marché quant à l’orientation du taux des fonds fédéraux à un moment précis dans l’avenir. Le taux des fonds fédéraux est le taux de financement à un jour auquel les banques se prêtent entre elles.
L’indice PMI manufacturier® (indice des gestionnaires en approvisionnement®) de la zone euro est compilé par IHS Markit à partir de données d’un sondage original recueillies auprès d’un échantillon représentatif d’environ 3 000 entreprises manufacturières. Les données nationales sont incluses pour l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas, l’Autriche, la République d’Irlande et la Grèce.

Les valeurs refuges sont des placements dont la valeur est susceptible de se maintenir ou même d’augmenter en périodes de volatilité des marchés.
Les opinions exprimées ci-dessus sont celles de Kristina Hooper au 7 janvier 2019. Ces commentaires ne doivent pas être interprétés comme des recommandations, mais comme une illustration des grands thèmes. Les énoncés prospectifs ne sont pas garants du rendement futur. Ils comportent des risques et des incertitudes et sont fondés sur des hypothèses; nous ne pouvons pas vous garantir que les résultats réels ne différeront pas considérablement de nos attentes.