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Kristina Hooper | 27 juillet 2018

Guerres commerciales : Inquiétude à l’échelle planétaire

Les actions mondiales se maintiennent en territoire positif depuis le début de juillet et même les actions des marchés émergents affichent un maigre gain.1 Si l’on se fie aux rendements positifs et à la volatilité relativement faible en juillet, le marché boursier ne semble pas s’inquiéter de la guerre commerciale qui se trame. Il est certes facile de l’ignorer puisque les investisseurs n’ont pas de cadre de référence pour mesurer l’impact d’une guerre commerciale majeure et, jusqu’à présent, la période de déclaration des bénéfices a été très bonne. Cependant, d’autres marchés nous indiquent qu’il y a lieu de s’inquiéter.

Les bons du Trésor et les métaux nous envoient peut-être un message

Le taux des bons du Trésor américain à 10 ans a fléchi en deçà de 2,9 % le mois dernier et les prix des métaux industriels ont chuté la semaine dernière.2 Fait à noter, le cuivre, largement considéré comme un indicateur économique, a atteint son plus bas prix en un an la semaine dernière.2 De toute évidence, certaines régions du monde craignent un ralentissement économique, particulièrement la Chine. J’ajouterais que le taux des bons du Trésor à 10 ans et la chute des prix des métaux industriels reflètent aussi les craintes entourant le commerce et ses répercussions possibles sur la croissance économique mondiale.

Après tout, ce fut une semaine cruciale dans la saga des tarifs douaniers, puisque le président américain Donald Trump a déclaré en entrevue qu’il est prêt à augmenter les tarifs sur les biens chinois d’une valeur totalisant 500 milliards $US. Par ailleurs, la chancelière allemande Angela Merkel a averti vendredi que les tarifs américains sur les voitures européennes représentaient « un réel danger pour la prospérité d’énormément de gens aux quatre coins du monde » et que l’Union européenne (UE) travaillait sur des « mesures de représailles ».

À quoi peut-on s’attendre en matière de commerce?

Je crois qu’il est de plus en plus probable que l’administration Trump ira de l’avant avec des tarifs douaniers sur les automobiles importées à la lumière de l’issue de l’enquête menée en vertu de l’article 232 pour déterminer si ces importations constituent une menace pour la sécurité nationale du pays, qui a également été utilisée récemment pour imposer des tarifs douaniers sur l’aluminium et l’acier importés du Canada. C’est ce qu’a laissé entendre le secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross, lorsqu’il a expliqué que « le président Trump comprend très bien à quel point l’industrie automobile américaine est indispensable. »3

Si cela se produisait, à mon avis, ce serait malheureux pour plusieurs raisons. Premièrement, il se peut que cela entraîne une riposte tarifaire, à laquelle la chancelière Merkel a fait allusion la semaine dernière. Cela pourrait plonger le monde plus profondément dans les guerres commerciales, renforcer l’incertitude en matière de politique économique et réduire les dépenses d’investissement des entreprises. En outre, au cours des dernières décennies, les chaînes d’approvisionnement se sont mondialisées, rendant la situation beaucoup plus compliquée; cela pourrait nuire aux fabricants d’automobiles américains autant qu’aux fabricants d’automobiles étrangers. De plus, les guerres commerciales pourraient avoir un impact sur la productivité et l’efficacité des entreprises, si elles décident de délocaliser leurs installations de production et leurs ressources en fonction des tarifs, plutôt que des avantages comparatifs.

En toute franchise, je dirais que l’industrie automobile américaine a toujours bénéficié de la concurrence, surtout des importations japonaises dans les années 70, quoiqu’à l’époque, les fabricants d’automobiles américains ont demandé que des tarifs soient imposés sur ces voitures importées. La concurrence a forcé les fabricants d’automobiles américains à améliorer la qualité et l’efficacité de leurs véhicules et cela a certainement avantagé les consommateurs américains, qui ont bénéficié de prix réduits et de produits de meilleure qualité. Cela a également eu des conséquences négatives et je ne vous cacherai pas qu’il y a eu des pertes d’emplois dans le secteur américain de l’automobile. Or, pendant plusieurs décennies, les fabricants d’automobiles étrangers ont créé des emplois aux États-Unis, ce qui laisse présumer que les dommages collatéraux de la mondialisation s’estompent à plus long terme.

L’enjeu plus large de la diplomatie commerciale

Ce n’est pas seulement une question de tarifs américains, c’est aussi une question de diplomatie commerciale, si vous me permettez l’expression. Les États-Unis ont accusé l’UE et la Chine de manipulation de la devise, traité l’UE d’« ennemi commercial » et menacé d’augmenter les tarifs imposés sur les biens chinois jusqu’à concurrence de 500 milliards $US, bien qu’elle n’ait pas encore riposté à l’imposition de tarifs américains sur 200 milliards $US d’importations chinoises annoncée il y a plusieurs semaines. Ce genre de mesures pourrait finir par causer du tort aux États-Unis.

La semaine dernière, l’UE et le Japon ont signé un accord commercial majeur qui crée une relation commerciale très ouverte et libre entre ces deux grandes économies et qui risque de nuire aux États-Unis. Par exemple, l’abolition des tarifs douaniers japonais sur les denrées agricoles européennes va probablement faire mal au secteur américain de l’agriculture. Il est clair que le reste du monde n’a pas perdu de temps pour trouver des moyens de faire échec à la combativité et au caractère imprévisible des États-Unis; on a qu’à penser à la renégociation du Partenariat transpacifique. Voilà pourquoi je crois que, même si ce sont les autres pays qui souffrent à plus court terme, les États-Unis pourraient finir par être les grands perdants d’une guerre commerciale à plus long terme, alors que la plupart des pays développés vont doubler la mise sur la mondialisation.

Nous avons eu des échos des inquiétudes concernant l’impact d’une guerre commerciale sur l’économie mondiale la fin de semaine dernière lors de la réunion du G20 à Buenos Aires. Les ministres des Finances et les dirigeants des banques centrales ont admis que les risques de pertes ont augmenté, comme l’a récemment reconnu le Fonds monétaire international. En particulier, le commerce a finalement été reconnu comme une préoccupation majeure et a été inclus dans la déclaration officielle issue de cette réunion (mais il importe de noter qu’il n’avait pas été inclus dans la déclaration de la réunion de mars).

La question que l’on me pose souvent quand je prononce des allocutions dans des congrès un peu partout dans le monde est la suivante : « Avons-nous assez de munitions pour nous relever de la prochaine crise? » À cela, je réponds toujours honnêtement en disant que nous ne pouvons que l’espérer. Après tout, beaucoup de pays sont tellement endettés qu’ils n’auront peut-être ni la capacité ni la volonté d’adopter les mesures de relance budgétaire nécessaires pour sortir leur économie de la récession. Qui plus est, un certain nombre de banques centrales des principaux pays développés ont récemment maintenu leurs taux d’intérêt extrêmement bas et certaines ont un bilan gonflé, si bien qu’elles n’ont plus les outils dont elles disposaient lorsque la crise financière mondiale a éclaté, il y a une décennie. Bien que certaines banques centrales s’affairent à normaliser leur politique monétaire afin d’être davantage en mesure de composer avec la prochaine crise, leurs efforts de normalisation pourraient déclencher une nouvelle crise; par exemple, on voit les pressions que la diminution des liquidités mondiales exerce sur les obligations d’État et de sociétés des marchés émergents et sur les obligations de sociétés européennes depuis que la Réserve fédérale américaine a amorcé la normalisation de son bilan (j’y reviendrai plus en détail dans un prochain blogue).4 Je ne m’étais jamais arrêtée à réfléchir à la question plus large que la chancelière Merkel a soulevée la semaine dernière. Elle a soutenu que le monde n’aurait pas pu se relever de la crise financière mondiale si chaque pays avait agi unilatéralement, comme le font les États-Unis en ce moment. Voilà matière à réflexion et j’entends me pencher sérieusement sur cette question.

À surveiller

Voici quelques-uns des nombreux dossiers que je vais surveiller cette semaine :

  • Bénéfices des fabricants d’automobiles. À mon avis, les bénéfices devraient être élevés; ce qu’il faudra surveiller, ce sont les commentaires concernant la guerre commerciale et ses répercussions possibles sur les bénéfices futurs.
  • Bénéfices des sociétés technologiques. Je m’attends à de bonnes déclarations de bénéfices dans la plupart des industries du secteur des technologies de l’information. Je crois que nous verrons une croissance des bénéfices à deux chiffres dans plusieurs sous-secteurs. Selon moi, la croissance des revenus devrait surpasser celle des bénéfices ce trimestre-ci. Les investisseurs vont probablement récompenser les entreprises qui vont afficher la plus forte croissance de l’encaisse, qui devrait être positive pour l’ensemble du secteur. Je crois qu’il est important de le souligner parce que, depuis quelques années, un petit groupe d’entreprises technologiques joue un rôle disproportionné dans le rendement de l’indice S&P 500.5
  • Négociations sur les échanges commerciaux. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, se rendra aux États-Unis cette semaine pour tenter de désamorcer les tensions commerciales. Je doute fort qu’il y parvienne, mais on verra bien.
  • Réunion de la Banque centrale européenne (BCE). Le Conseil des gouverneurs de la BCE va se réunir cette semaine. Je ne m’attends pas à ce que quoi que ce soit de significatif ressorte de cette réunion, étant donné l’annonce majeure faite le mois dernier, à savoir que le retrait graduel des mesures de relance monétaire se terminera en décembre. Par conséquent, je ne vois pas pourquoi l’euro, qui traîne la patte, s’apprécierait à très court terme.
  • Croissance aux États-Unis. Le département américain du commerce va dévoiler sa première estimation du taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) des États-Unis pour le deuxième trimestre et, selon moi, il sera probablement très élevé. Le modèle prévisionnel GDPNow de la Banque de réserve fédérale d’Atlanta prévoit un taux de croissance annualisé de 4,5 % pour le deuxième trimestre, tandis que le modèle Nowcast de la Réserve fédérale américaine de New York prévoit un taux de croissance annualisé de 2,7 % pour le deuxième trimestre.6 Je crois que le taux de croissance réel va se situer quelque part entre ces deux valeurs.

 

 

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