Blogue Invesco Canada

Perspectives, commentaire et expertise de placement

Kristina Hooper | 7 juin 2018

Le protectionnisme se pointe encore le bout du nez

La conjoncture du commerce mondial s’est grandement détériorée la semaine dernière, lorsque les États-Unis ont décidé d’imposer des tarifs douaniers sur les importations d’aluminium et d’acier en provenance du Canada, du Mexique et de l’Union européenne (EU). À peine quelques jours auparavant, le président américain Donald Trump avait déclaré qu’il envisageait d’imposer des tarifs douaniers pouvant aller jusqu’à 25 % sur les voitures importées. À mon avis, ces tarifs sont une très mauvaise nouvelle qui a des retombées sur l’économie mondiale pour plusieurs raisons que voici :

Cette décision pourrait aboutir à d’autres mesures protectionnistes. Comme je l’ai déjà mentionné, je considère les tarifs douaniers comme des bactéries qui se multiplient à vitesse grand V dans une boîte de Petri. Cela assombrit sans aucun doute les perspectives d’une renégociation réussie de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). D’ailleurs, la France a déjà réagi à l’imposition de tarifs sur l’aluminium et l’acier de l’UE. Non seulement le président français Emmanuel Macron a affirmé que les tarifs « pénaliseraient tout le monde, y compris les États-Unis », mais il a prévenu que l’UE « réagira en prenant des mesures appropriées, fermes et proportionnées, conformément aux règles de l’Organisation mondiale du commerce ». La chancelière allemande Angela Merkel a déclaré que les tarifs risquent de « créer une escalade en spirale qui nuira à tout le monde ». Cela s’est produit à de nombreuses reprises au cours de l’histoire, bien que peut-être de façon plus frappante dans les années 20 et 30. À l’époque, le Canada et l’Europe avaient réagi rapidement aux mesures protectionnistes des États-Unis et la guerre commerciale s’est intensifiée rapidement, entraînant des tarifs sur plus de 20 000 marchandises importées.1

Les tarifs douaniers sont souvent inclus dans les coûts des intrants et, en bout de ligne, c’est le consommateur qui en souffre. Dans le Livre beige d’avril de la Réserve fédérale américaine, on voit que les tarifs sont une source de préoccupation (ils sont mentionnés à 36 reprises) pour les chefs d’entreprises, qui subissent la hausse des coûts des intrants. Par le passé, les coûts des intrants ont augmenté chaque fois que des tarifs douaniers et des quotas ont été imposés. Par exemple, des recherches ont démontré que la législation sur le maïs (en vertu de laquelle le Royaume-Uni a imposé des tarifs douaniers et des quotas sur les grains importés dans les années 1800) a fait augmenter le coût de la vie des ouvriers britanniques.2 En 1984, les consommateurs américains ont absorbé une somme estimée à 53 milliards $US en hausses de prix en raison des restrictions sur les importations adoptées cette année-là.3 La veille de l’annonce de l’entrée en vigueur des tarifs douaniers par Donald Trump, la Chambre de commerce des États-Unis a émis un communiqué indiquant que les prix de l’acier américain sont déjà près de 50 % plus élevés que ceux de l’acier de l’Europe et de la Chine.4

Le protectionnisme crée de l’incertitude en matière de politique économique, ce qui a toujours découragé les investissements des entreprises. À l’issue d’une récente réunion de la Banque centrale européenne (BCE), le président de la BCE, Mario Draghi, a expliqué que le protectionnisme et les menaces d’adoption de mesures protectionnistes peuvent « avoir de profondes et rapides répercussions sur les affaires, sur la confiance des exportateurs… et que la confiance peut, à son tour, avoir une incidence sur la croissance ». D’ailleurs, le ralentissement des investissements en articles de bureaux aux États-Unis au premier trimestre semble s’être poursuivi au deuxième trimestre et rien ne prouve que les récentes baisses d’impôt des sociétés ont donné un véritable élan aux dépenses en immobilisations. J’attribue ce phénomène à l’incertitude en matière de politique économique provoquée en grande partie par les politiques et menaces commerciales des États-Unis.

Le protectionnisme nuit au progrès. Un principe économique dit que les pays devraient se spécialiser dans la production de biens et services qui leur confèrent un avantage concurrentiel par rapport aux autres afin de faire croître leur économie le plus efficacement possible et de maximiser la création d’emplois. Le protectionnisme ne crée pas d’emplois, à mon avis, il en élimine en rendant l’économie inefficace. Protéger l’industrie sidérurgique américaine va peut-être sauver l’emploi de quelques métallos, mais je crois que cette mesure aura un effet d’entraînement qui fera augmenter les coûts des intrants et nuira à l’économie, ce qui va aboutir à des pertes d’emplois. Dans son communiqué de la semaine dernière, la Chambre de commerce des États-Unis a prévenu que ces tarifs vont « faire grimper les coûts des entreprises américaines du secteur manufacturier, ralentir la croissance du secteur de la construction aux États-Unis et freiner la création d’emplois dans ces deux grandes industries ». Voici quelques statistiques révélatrices issues de la conjoncture protectionniste des années 20 et 30 : les importations américaines en provenance de l’Europe sont passées de 1,3 milliard de dollars en 1929 à 390 millions de dollars en 1932, tandis que les exportations américaines vers l’Europe sont passées de 2,3 milliards de dollars en 1929 à 784 millions de dollars en 1932.5 Et, de 1929 à 1934, le commerce mondial a chuté d’environ 66 %.5

Ces tarifs détournent l’attention de ce qui devrait être l’enjeu commercial le plus important des États-Unis, les violations des droits de propriété intellectuelle. Au lieu de s’attaquer à cet enjeu de la plus haute importance, les États-Unis se sont mis à dos les pays avec lesquels ils devraient collaborer pour mettre un terme aux violations des droits de propriété intellectuelle commises par la Chine. À mon avis, c’est à cet enjeu crucial, pas aux déficits de la balance commerciale, auquel les États-Unis devraient s’attaquer, parce que c’est ce qui risque d’avoir la plus forte incidence sur sa compétitivité future.

Le protectionnisme peut avoir une incidence sur la politique étrangère. En imposant des tarifs douaniers à ses proches alliés, sous prétexte qu’ils constituent une menace à la sécurité nationale, les États-Unis courent le risque de se les mettre à dos et d’avoir des problèmes lorsque des enjeux de politique étrangère et de sécurité vont survenir et que les États-Unis auront besoin de l’aide de leurs alliés. À ce sujet, le Bureau de l’historien du Département d’État des États-Unis a déclaré ceci : « Chose certaine… la loi Smoot-Hawley [loi adoptée en 1930 prévoyant l’adoption de tarifs douaniers] n’a rien fait pour favoriser la coopération entre les nations, tant sur le plan économique que politique, à une époque où les relations internationales étaient très tendues ».6

Éléments à retenir

Pour toutes ces raisons, nous devons suivre de près le dossier des échanges commerciaux. Les marchés semblent trop empressés d’applaudir la moindre amélioration de la rhétorique commerciale mondiale, mais trop lents à prendre en considération les ramifications d’une montée des politiques commerciales protectionnistes. Le libre-échange est menacé et cela pourrait nuire à l’économie mondiale, qui montre déjà des signes de ralentissement.

Abonnez-vous au blogue d’Invesco Canada et recevez les survols des marchés de Kristina dans votre boîte de réception.

Autres blogues de Kristina Hooper

Nous connaissons les résultats des élections de mi-mandat, mais que signifient-ils pour les marchés?
13 novembre 2018

Anticiper l’issue des élections de mi-mandat aux États-Unis
8 novembre 2018

Cinq enjeux qui secouent les marchés mondiaux
26 octobre 2018

Le repli boursier mondial va-t-il se poursuivre?
17 octobre 2018

Les valeurs technologiques provoquent une débâcle sur les marchés boursiers américains
11 octobre 2018

Emplois, commerce et économie : Qu’avons-nous appris la semaine dernière?
10 octobre 2018

Cinq événements à surveiller en octobre
3 octobre 2018

Les marchés boursiers n’ont pas fait de cas des risques géopolitiques
26 septembre 2018

Survol des élections dans le monde
18 septembre 2018

Le commerce demeure la principale crainte des marchés mondiaux
12 septembre 2018

Sept enjeux que les investisseurs devraient surveiller en septembre
6 septembre 2018

Voici comment les pressions sur la devise en Turquie et ailleurs dans le monde pourraient se traduire pour les investisseurs
15 août 2018

Quatre enjeux clés à surveiller en août
9 août 2018

Faut-il craindre une crise des liquidités?
1 août 2018

Guerres commerciales : Inquiétude à l’échelle planétaire
27 juillet 2018

Tarifs douaniers, bénéfices et politiques : Qu’est-ce qui influence les marchés cette semaine?
20 juillet 2018

Six enjeux qui influencent les marchés mondiaux
11 juillet 2018

Six événements de la semaine dernière qui marquent une détérioration de la situation commerciale
4 juillet 2018

Que nous réservent les marchés dans la deuxième partie de 2018?
28 juin 2018

Les banques centrales occupent l’avant-scène
21 juin 2018

S'abonner au blogue

Abonnez-vous pour être informé sur la publication de : *


Voulez-vous vous abonner an anglais?

Abonnez-vous pour recevoir des courriels d’Invesco Canada Ltée au sujet de ce blogue. Pour vous désabonner, veuillez nous envoyer un courriel à blog@invesco.ca ou communiquez avec nous.

1 Source : Douglas Irwin, « Peddling Protectionism: Smoot-Hawley and the Great Depression », 2017.
2 Source : Jeffrey Williamson, « The Impact of the Corn Laws Just Prior to Repeal », Explorations in Economic History, 1990.
3 Source : Gary Hufbauer et Howard Rosen, « Trade Policy for Troubled Industries », Washington DC Institute for International Economics, 1986.
4 Source : Chambre de commerce des États-Unis, 30 mai 2018.
5 Source : Bureau de l’historien, Département d’État des États-Unis.
6 Source : Bureau de l’historien, Département d’État des États-Unis. La loi « Smoot-Hawley » fait référence à la United States Tariff Act of 1930 parrainée par le sénateur Reed Smoot et le représentant Willis Hawley.

Renseignements importants

Tous les placements comportent des risques, y compris le risque de perte.

Le document Summary of Commentary on Current Economic Conditions de la Réserve Fédérale (le Livre beige) est publié huit fois par année. Chaque banque fédérale de réserve recueille des données anecdotiques sur les conditions économiques dans son district et le livre beige en fait un résumé par district et par secteur.

Les opinions exprimées ci-dessus sont celles de Kristina Hooper au 4 juin 2018. Ces commentaires ne doivent pas être interprétés comme des recommandations, mais comme une illustration des grands thèmes. Les énoncés prospectifs ne garantissent pas le rendement. Ils comportent des risques et des incertitudes et sont fondés sur des hypothèses; nous ne pouvons pas vous garantir que les résultats réels ne différeront pas considérablement de ces estimations.

Ceci n’est pas une recommandation d’une quelconque stratégie ou d’un produit de placement pour un investisseur en particulier. Les épargnants devraient toujours consulter leur conseiller financier avant de prendre des décisions de placement. Invesco n’offre pas de conseils fiscaux. Les renseignements fiscaux contenus aux présentes sont généraux et non exhaustifs. Les lois fiscales fédérales et d’État sont complexes et changent constamment. Les épargnants devraient toujours consulter un conseiller juridique ou un fiscaliste concernant leur propre situation. Les opinions exprimées ci-dessus sont celles des auteurs; elles sont fondées sur la conjoncture actuelle et peuvent changer sans préavis. Ces opinions peuvent différer de celles d’autres spécialistes en placement d’Invesco.

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *