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Kristina Hooper | 15 mars 2018

Les dangers du protectionnisme

Les événements géopolitiques reviennent à l’avant-scène, alors que la chancelière allemande Angela Merkel a finalement pu former un gouvernement de coalition après environ six mois d’incertitude, tandis que l’Italie amorce une période d’incertitude en raison des résultats peu concluants des élections de la fin de semaine dernière. Les électeurs italiens ont suivi les traces de ceux du Royaume-Uni, des États-Unis, de l’Allemagne et d’ailleurs, qui ont remis en question le « statu quo » lors des plus récentes élections.

Inévitablement, cela sous-entend la remise en question des politiques en vigueur en matière de commerce et d’immigration. Bien que les résultats officiels des élections italiennes n’aient pas encore été publiés, l’incertitude pourrait persister tant que les parties n’auront pas formé un gouvernement de coalition (à l’heure qu’il est, on ignore encore quel parti aura le premier l’occasion de former un gouvernement). Nous allons suivre de près l’évolution de cette véritable saga. Cela m’amène à vous parler de la plus grande nouvelle géopolitique de la semaine.

Le 1er mars, le président américain Donald Trump a annoncé l’imposition de tarifs douaniers de 25 % sur les importations d’acier aux États-Unis et de 10 % sur l’aluminium. Cette annonce m’a rappelé deux livres qui m’ont aidé à me forger une opinion sur le commerce international :

  • En 1985, alors que je venais tout juste d’entrer au secondaire, j’ai lu l’autobiographie du célèbre dirigeant automobile américain Lee Iacocca. Il a consacré les derniers chapitres de son livre à sa vision du commerce international et a plaidé en faveur du protectionnisme, expliquant qu’il croyait au commerce équitable plutôt qu’au libre-échange et que les États-Unis devaient protéger les industries essentielles à la fois à l’emploi et à la défense nationale. Il a notamment insisté sur le soutien et l’aide apportés aux entreprises japonaises par le ministère du commerce international et de l’industrie du Japon et a plaidé en faveur de politiques protectionnistes telles que les tarifs douaniers sur les importations de pétrole, la baisse des taux d’intérêt sur les prêts consentis aux industries américaines, ainsi que des plafonds sur la part de marché du Japon dans les industries vitales.
  • À l’école d’études commerciales, j’ai suivi un cours fort intéressant sur la gestion des opérations donné par un professeur qui croyait fermement aux vertus du libre-échange et de la concurrence. Il m’a suggéré de lire The Reckoning de David Halberstam. C’est un livre phénoménal à plusieurs égards, en particulier en ce qui a trait au déclin de l’industrie américaine de l’automobile dans les années 70. Ce livre raconte comment la domination de l’industrie par les constructeurs américains jusque-là leur avait fait sous-estimer la concurrence; les constructeurs d’automobiles estimaient bien connaître leurs clients américains et présumaient qu’ils se contenteraient de voitures moins fiables, moins durables et plus gourmandes en carburant. C’était peut-être vrai lorsqu’il n’y avait pas d’autres options, mais dès que d’autres automobiles sont arrivées sur le marché, la perception des clients a changé rapidement et l’industrie ne s’est pas adaptée aux préférences changeantes des consommateurs. Le livre soutient la thèse que les constructeurs d’automobiles américains ne peuvent pas faire porter le blâmer de tous leurs déboires au Japon.

Risques du protectionnisme et risques du libre-échange

Alors, quel est mon avis sur le protectionnisme? Le commerce international est un enjeu fort complexe qui mérite une analyse nuancée, mais je crois que, toutes proportions gardées, le libre-échange est meilleur pour les consommateurs, les entreprises et l’économie. C’est que le protectionnisme a beaucoup de conséquences négatives.

D’abord et avant tout, le protectionnisme peut mener à l’inflation, qui gruge le pouvoir d’achat des consommateurs et peut avoir un impact particulièrement négatif sur les consommateurs à revenu faible ou moyen, qui pourraient utiliser les sommes supplémentaires déboursées pour absorber les tarifs douaniers à des fins plus productives.

Le protectionnisme peut aussi nuire à la compétitivité. Il porte les entreprises à sous-estimer la concurrence et peut les inciter à ne pas faire l’effort d’innover.

Qui dit concurrence dit gagnants et perdants. Cependant, les perdants peuvent bénéficier de la destruction créatrice, car l’échec les oblige à innover.

Même le risque de perte apparent lié au libre-échange, qui se traduit par une balance commerciale déficitaire, n’est peut-être pas si grave. Je m’explique :

  • Les pays plus riches, comme les États-Unis, consomment davantage de biens que les autres pays. Si les États-Unis ont une balance commerciale déficitaire, cela alimente la croissance d’autres économies et leur permet ensuite d’acheter plus de biens produits aux États-Unis
  • Les pays qui ont une balance commerciale déficitaire avec les États-Unis ont plus d’argent à réinvestir aux États-Unis, comme pour acheter des bons du Trésor américain, mais le protectionnisme réduit l’investissement étranger direct (IÉD). Par exemple, les investissements canadiens totalisaient 10 % du total de l’IÉD en 2016. Or, d’après le Rapport sur la politique monétaire de janvier 2018 de la Banque du Canada, « La Banque s’attend à ce que l’incertitude entourant la politique commerciale ait pour effet de réduire d’environ 2 % le niveau des investissements d’ici la fin de 2019 »

Le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, a résumé comme suit les risques liés au protectionnisme dans son allocution de mars 2017 : « Le protectionnisme ne favorise pas la croissance et il comporte des coûts élevés ». D’ailleurs, la plupart des économistes s’accordent à dire que le protectionnisme a exacerbé la grande dépression :

« La grande dépression des années 30 a été marquée par un mouvement de politiques commerciales protectionnistes débridées. Les gouvernements du monde entier ont imposé des tarifs douaniers, des quotas d’importation et des mesures de contrôle des changes pour restreindre les dépenses en biens étrangers. Ces barrières commerciales ont entraîné une forte contraction du commerce mondial au début des années 30, au-delà de l’effondrement économique en tant que tel, et une maigre remontée de l’activité commerciale au cours de la décennie, malgré la reprise économique mondiale. »1

De plus, certains partenaires commerciaux comme la Chine et le Japon pourraient riposter en cessant d’acheter des bons du Trésor américain, ou encore en décidant de les vendre. Comme je le disais dans mon blogue du 30 janvier, « les autres pays peuvent aussi exercer des représailles par divers moyens, étant donné l’interdépendance des marchés. Un puissant moyen de représailles, qui semble échapper à beaucoup de gens, est qu’ils pourraient décider de réduire leurs achats de bons du Trésor américain ou, pire encore, de vendre certains des titres qu’ils détiennent ce qui, toutes choses étant égales par ailleurs, pourrait faire augmenter les coûts d’emprunt aux États-Unis ».

Cela ne signifie pas que le libre-échange soit sans risque. Le libre-échange entraîne des pertes d’emploi dans certaines industries et dans certains pays et le prix à payer est toujours très élevé. Nous ne pouvons qu’espérer que les gouvernements mettront sur pied des programmes de formation et de perfectionnement professionnel efficaces, afin que ceux et celles qui auront perdu leur emploi puissent acquérir de nouvelles compétences et occuper les emplois de l’avenir que le libre-échange aidera à créer.

Cela ne signifie pas non plus que le libre-échange soit vraiment juste, comme le laissait entendre Lee Iacocca dans son livre. C’est peut-être là où l’on peut avoir recours à des mesures de protectionnisme « doux » (tels que des prêts à taux d’intérêt plus bas ou des subventions à certaines industries) qui ne sont pas aussi draconiennes que les tarifs douaniers. Et, le cas échéant, les pays peuvent s’en remettre à l’Organisation mondiale du commerce pour enrayer les pratiques commerciales déloyales d’autres pays.

Éléments à retenir

Bref, je vous répète depuis un certain temps que, selon moi, le protectionnisme constitue l’une des principales menaces à la croissance économique mondiale. Les tarifs douaniers sont rarement mis en place isolément. Ils peuvent aussi se multiplier, comme ce fut le cas dans les années 30. Aujourd’hui, les marchés semblent avoir peur d’eux à juste titre en raison des retombées qu’ils peuvent avoir sur la croissance économique mondiale; nous avons non seulement assisté à un repli boursier après l’annonce de l’imposition de tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium, mais le taux des bons du Trésor américain à 10 ans a chuté lui aussi, ce qui, à mon avis, indique à quel point les marchés ont pris cette menace au sérieux. Si l’on se fie à ce qui s’est passé en date du 5 mars, cette annonce concernant les tarifs douaniers n’est en fait qu’une manœuvre dans le processus de négociation de l’Accord de libre-échange nord-américain, mais nous allons surveiller de près la situation, étant donné que des guerres commerciales pourraient éclater à tout moment.

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Les opinions exprimées ci-dessus sont celles de Kristina Hooper au 1er mars 2018. Ces commentaires ne doivent pas être interprétés comme des recommandations, mais comme une illustration des grands thèmes. Les énoncés prospectifs ne garantissent pas le rendement. Ils comportent des risques et des incertitudes et sont fondés sur des hypothèses; nous ne pouvons pas vous garantir que les résultats réels ne différeront pas considérablement de ces estimations.

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