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Kristina Hooper | 25 avril 2018

Signaux envoyés par les taux : Déconstruction d’un indicateur clé du marché

La plus grande nouvelle de la semaine dernière n’était pas un gazouillis, mais un taux des bons du Trésor, plus précisément celui des bons du Trésor américain à 10 ans, qui a augmenté considérablement la semaine dernière, pour s’établir à 2,95 %.1 Lorsque j’ai rédigé ceci lundi, le taux des bons du Trésor à 10 ans s’élevait à 2,98 %, ce qui est très proche du taux clé de 3 %, que les bons du Trésor à 10 ans n’ont pas atteint en plus de quatre ans.1 Cependant, qu’est-ce que cet indicateur clé du marché nous indique au juste? Et, pourquoi s’y intéresse-t-on?

Répondons d’abord à la deuxième question; les gens s’y intéressent pour un certain nombre de raisons importantes.

  • Premièrement, le taux des bons du Trésor américain à 10 ans est considéré comme un indicateur plus fiable de la confiance des investisseurs que le marché boursier; plus précisément, il est considéré comme étant une « jauge de la peur » assez précise. Cela tient au fait que les obligations d’État américaines sont considérées comme l’une des « valeurs refuges » les plus sûres qui soient.
  • Autre facteur non négligeable, le taux à 10 ans est considéré comme un indicateur des attentes de croissance et d’inflation.
  • De plus, le taux à 10 ans est une partie importante de la courbe des taux; lorsque la courbe des taux s’inverse par rapport à sa pente normale, parce que les taux sur la partie la plus longue sont plus bas que ceux de la partie la plus courte, on considère cela comme un signal de récession.
  • En outre, le taux des bons du Trésor à 10 ans est important pour des raisons pratiques; il est étroitement corrélé aux taux hypothécaires.

Qu’est-ce que le taux des bons du Trésor à 10 ans nous révèle aujourd’hui?

Répondons maintenant à la première question; je crois que le taux à 10 ans est très révélateur à plusieurs égards.

Croissance. D’abord et avant tout, il nous indique que la croissance économique est bien ancrée. C’est logique puisque le Fonds monétaire international (FMI) vient tout juste de publier ses plus récentes Perspectives de l’économie mondiale, qui font état d’une révision à la hausse des prévisions de croissance en 2018 dans les économies avancées (sans révision des prévisions de croissance dans les économies émergentes) et d’une révision plus modeste des prévisions de croissance dans les économies émergentes en 2019 (sans révision des prévisions de croissance dans les économies développées).

Évidemment, cela nous incite à nous poser la question suivante : Si les perspectives de croissance économique du FMI dans les marchés émergents, particulièrement en Chine, demeurent fortes en 2018, pourquoi la Chine a-t-elle annoncé une baisse de 100 points de base du coefficient de réserves-encaisse de la plupart de ses banques la semaine dernière? Je crois que cette baisse spectaculaire des taux, qui réduit les coûts de financement des banques, n’est pas très préoccupante. Elle reflète un changement de politique macroéconomique de la Banque populaire de Chine, plutôt qu’une source majeure de préoccupation concernant l’économie chinoise.

Inflation. À mon avis, la récente hausse du taux à 10 ans est davantage un indicateur d’inflation que de croissance, plus précisément, de hausse du taux d’inflation. D’ailleurs, nous l’avons entendu du président de la Banque fédérale de réserve de San Francisco, John Williams, qui a expliqué la semaine dernière qu’il s’attend à ce que l’inflation atteigne la cible de 2 % de la Réserve fédérale cette année et y reste ou la dépasse « pendant quelques années ». De nombreux stratèges pensent que la hausse du taux à 10 ans a été provoquée par la récente hausse du prix du pétrole. Selon moi, elle découle de plusieurs facteurs, y compris les tarifs douaniers et la pénurie de main-d’œuvre, qui peuvent donner lieu à une plus forte croissance des salaires, susceptible d’entraîner une augmentation prolongée de l’inflation.

Peur des investisseurs. Ainsi, le taux des bons du Trésor à 10 ans indique que la croissance pourrait être forte cette année et que l’inflation pourrait augmenter, mais sans toutefois devenir hors de contrôle. Il nous indique également que les craintes du marché peuvent être contenues, car les investisseurs ne se ruent pas sur les bons du Trésor américain en guise de « valeur refuge », ce qui entraînerait une baisse des taux (et coïnciderait avec une diminution des tensions entre les États-Unis et la Corée du Nord).

Or, comme ce n’est pas la première fois que nous assistons à une période de forte volatilité et de variations abruptes du taux à 10 ans, nous devons donc rester à l’affut des signes de détérioration de la situation, surtout depuis que le FMI a publié son Rapport sur la stabilité financière dans le monde, qui indique que les risques de détérioration de la stabilité financière mondiale ont augmenté « sensiblement » depuis son rapport d’octobre dernier. Parmi les principaux risques mentionnés dans le rapport du FMI, on trouve l’accumulation de « vulnérabilités financières » découlant de plusieurs années de taux extrêmement bas et les actifs risqués, dont la valorisation est « excessive » et qui pourraient faire l’objet d’une réévaluation soudaine.

De plus, nous entrevoyons d’autres risques, allant du protectionnisme à la possibilité que le Brexit se déroule de façon beaucoup plus désordonnée que prévu. La semaine dernière, la Chambre des lords a rejeté le plan de retrait de la première ministre, Theresa May, qui prévoyait que le Royaume-Uni quitte l’union douanière de l’Union européenne. Si la Chambre des communes rejette également ce plan de retrait, le leadership de la première ministre pourrait être mis en cause, ce qui risquerait de compliquer le processus du Brexit moins de douze mois avant que le Royaume-Uni ne soit sensé quitter l’Union européenne.

Offre et demande d’obligations d’État. Je crois également qu’il vaut la peine de mentionner que le taux des bons du Trésor américain à 10 ans peut refléter les attentes d’offre et de demande d’obligations d’État américaines. Récemment, le Congressional Budget Office des États-Unis a publié des projections révisées qui font état de l’augmentation prévue des déficits gouvernementaux, ce qui signifie que le gouvernement américain émettra probablement plus d’obligations. De plus, dans le cadre de son plan de normalisation du bilan, la Réserve fédérale américaine augmente graduellement la liquidation des bons du Trésor américain qu’elle détient. Tout cela porte à croire que même si la demande demeure stable, l’offre va sans doute augmenter considérablement, ce qui ferait chuter les cours et augmenter les taux des bons du Trésor.

Courbe des taux. Enfin, le taux à 10 ans est important en raison du rôle qu’il joue sur l’extrémité longue de la courbe des taux. Les marchés ont été agités ces derniers mois parce que la courbe des taux s’est aplatie, ce qui augmente le risque qu’elle s’inverse et a toujours été un indicateur d’une récession économique. En particulier, l’écart de taux entre les bons du Trésor américain à 2 et à 10 ans est très faible, bien qu’il ait augmenté légèrement ces derniers jours, alors que le taux à 10 ans a augmenté. Rappelons que la courbe des taux s’est inversée en 2006 et qu’une récession mondiale a suivi peu après. Ironiquement, c’était en dépit des tentatives de Ben Bernanke, alors président du conseil de la Fed, d’expliquer ce phénomène pour rassurer les gens dans son allocution intitulée « Réflexions sur la courbe de taux et la politique monétaire » (traduction libre).

La semaine dernière, M. Williams, qui prendra bientôt les commandes de la Banque fédérale de réserve de New York, a manifesté plus d’inquiétude à l’égard des signaux envoyés par la courbe des taux et a admis que l’inversion de la courbe des taux est un « puissant signal de récession », parce que cela indique que les marchés ont perdu confiance dans les perspectives économiques. Or, je crois que la courbe des taux ne s’inversera pas de sitôt, ce qui laisse présumer que l’aplatissement de la courbe des taux que nous avons observé jusqu’ici s’inscrit dans le cours normal du processus de hausse des taux.

Or, aussi robuste qu’elle puisse être, la croissance économique comporte toujours une fragilité inhérente. Raison de plus pour être vigilants et surveiller les signes indiquant que la croissance économique a atteint son point culminant. Par exemple, j’ai l’intention de surveiller de très près l’économie allemande. L’Institut allemand de recherche macroéconomique a récemment annoncé que son indicateur économique exclusif, l’indice ZEW de confiance économique, laisse présager une forte augmentation du risque de récession en Allemagne. En ce moment, le risque de récession est encore relativement bas, mais une aussi forte hausse en seulement un mois mérite qu’on s’y attarde. C’est d’autant plus vrai que l’indice ZEW d’avril indiquait un recul des attentes pour l’économie allemande à son plus bas niveau en plus de cinq ans.

Actifs à risque. Enfin, une hausse aussi marquée du taux des bons du Trésor américain à 10 ans en à peine quelques semaines laisse supposer qu’il pourrait y avoir une certaine réévaluation des actifs à risque, comme le mentionnait le FMI. Nous avons déjà vécu cela il y a quelques mois; rappelez-vous du repli des marchés boursiers du début de février, alors que le taux à 10 ans a augmenté considérablement; nous allons certainement suivre la situation de près. En ce qui concerne les actifs à risque, je crois que les investisseurs devraient continuer d’investir dans ces titres, tout en veillant à bien diversifier leur portefeuille et en se montrant sélectifs dans la conjoncture actuelle.

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1 Source : Bloomberg, L.P.

Renseignements importants

Tous les placements comportent des risques, y compris le risque de perte.

La diversification ne garantit pas un profit et n’élimine pas le risque de perte.

Les valeurs refuges sont des placements dont la valeur est susceptible de se maintenir ou même d’augmenter en périodes de volatilité des marchés.

L’indice ZEW de confiance économique est un sondage mensuel effectué auprès d’environ 350 analystes qui vise à mesurer le climat économique en Allemagne des six prochains mois.

Un point de base représente un centième d’un point de pourcentage.

Les opinions exprimées ci-dessus sont celles de Kristina Hooper au 23 avril 2018. Ces commentaires ne doivent pas être interprétés comme des recommandations, mais comme une illustration des grands thèmes. Les énoncés prospectifs ne garantissent pas le rendement. Ils comportent des risques et des incertitudes et sont fondés sur des hypothèses; nous ne pouvons pas vous garantir que les résultats réels ne différeront pas considérablement de ces estimations.

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