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Kristina Hooper | 14 mars 2019

Il y a du changement dans l’air alors que la Fed, la Banque du Canada et la BCE font volte-face

Il y a un vieux proverbe chinois qui dit : « Quand le vent du changement souffle, certains construisent des murs, d’autres des éoliennes ». Autrement dit, certaines personnes acceptent volontiers le changement, tandis que d’autres en ont peur. J’en suis arrivée à la conclusion que la rapidité du changement a beaucoup à voir avec la façon dont il est perçu. Prenez la semaine dernière, lorsque les banques centrales nous ont confrontés à un changement brusque d’orientation, qui a provoqué beaucoup de réactions négatives.

Les banques centrales ont changé de cap

La semaine dernière a été un moment charnière pour les banques centrales, qui ont poursuivi la tendance entamée quelques semaines auparavant par la Fed. Premièrement, la Banque du Canada a décidé de laisser les taux inchangés, ce qui n’a surpris personne. Par contre, la grande nouvelle a été que la Banque du Canada a abandonné son engagement à procéder à d’autres hausses de taux. Cette « volte-face » est moins spectaculaire que celle de la Fed, mais elle signale un changement de cap; le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, affirmait encore récemment qu’il était persuadé que d’autres hausses de taux étaient nécessaires pour atteindre la fourchette de taux neutre.1

Il est désormais évident que la Banque du Canada est préoccupée. D’une part, elle s’inquiète de plus en plus des vulnérabilités du système financier canadien. Comme je l’ai déjà mentionné, la Banque du Canada se concentre de plus en plus sur « le taux d’endettement sans précédent des ménages et le déséquilibre entre les différents marchés de l’habitation ». Elle est également préoccupée par l’économie mondiale; dans sa déclaration, la Banque du Canada a noté que « le ralentissement de l’économie mondiale a été plus prononcé et plus étendu qu’elle ne l’avait anticipé ».

Puis, la Banque centrale européenne (BCE) a annoncé un changement encore plus marqué à l’issue de sa réunion de la semaine dernière. D’après les orientations prévisionnelles fournies par la BCE, il n’y aura pas d’autres hausses de taux avant la fin de l’année au plus tôt. Cela diverge de sa position antérieure, car les déclarations précédentes de la BCE laissaient planer l’idée que la BCE pourrait relever les taux plus tard cette année. Cela pourrait également avoir des conséquences sur la normalisation du bilan, car on s’attend généralement à ce que la normalisation du bilan ne commence pas avant le début des hausses de taux.

La BCE a aussi annoncé une nouvelle série de sept opérations ciblées de refinancement de long terme (TLTRO) trimestrielles à compter de septembre. Il s’agit de prêts relativement bon marché consentis aux banques dans l’espoir qu’elles vont prêter davantage pour relancer l’économie. Pour savoir si ces nouveaux prêts bancaires seront utilisés (et s’ils auront une incidence notable), il faudra voir si les banques trouvent des moyens plus rentables d’utiliser ces sommes que la dernière fois.

L’issue de la plus récente réunion de la BCE en a surpris plus d’un, car la BCE venait tout juste de mettre fin à son programme d’assouplissement quantitatif en décembre et semblait s’engager sur le chemin de la normalisation. Évidemment, les orientations prévisionnelles des taux et les nouvelles TLTRO sont perçues comme des réactions à la détérioration de la conjoncture économique dans la région. Cela n’a rien d’étonnant, puisque la BCE a révisé à la baisse ses prévisions de croissance et d’inflation. Il faut dire que les révisions étaient relativement marquées, le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) a été révisé de 1,7 % à 1,1 % pour 2019 et le taux d’inflation de base de 1,6 % à 1,2 %.2

Le président de la BCE, Mario Draghi, a expliqué ce changement de position en disant que la BCE « tente de prendre une longueur d’avance sur la courbe des taux ». Cette déclaration a déclenché des sonnettes d’alarme parce que beaucoup d’investisseurs n’avaient aucune idée que la courbe posait pour ainsi dire un problème. M. Draghi a ajouté que la conjoncture économique se caractérise par la « faiblesse persistante » et « l’incertitude omniprésente » et a blâmé des facteurs externes tels que le protectionnisme, l’incertitude géopolitique et la fragilité de certaines économies émergentes. Qui plus est, M. Draghi semble laisser la porte ouverte à la réinstauration des mesures d’assouplissement quantitatif, affirmant que la BCE est « très ouverte » et « résolue » à intervenir si nécessaire, sans toutefois préciser sa pensée.

Je crois que la réaction du marché à la décision et à la conférence de presse de la BCE a été négative parce qu’il s’agit d’un changement radical de position, qui s’apparente à celui de la Fed il y a plusieurs semaines ou encore de la Banque du Canada. Ces banques centrales n’y sont pas allées de main morte avec leurs changements respectifs de politique monétaire; elles ont plutôt fait des volte-face. Comme si ce n’était pas assez, ce changement de politique est survenu au lendemain de la révision à la baisse des prévisions de croissance de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui a ramené ses prévisions de croissance mondiale pour 2019 de 3,5 % (en novembre 2018) à 3,3 %. L’OCDE a justifié sa décision en disant que : « La forte incertitude politique, les tensions commerciales en cours et la nouvelle érosion de la confiance des entreprises et des consommateurs contribuent tous au ralentissement ».3 Dans le cas de la BCE en particulier, M. Draghi a réussi somme toute à garder la confiance des marchés, mais comme son mandat se termine à la fin d’octobre, cela fait de lui un « canard boiteux » et laisse supposer que toutes les mesures de relance qu’il va promulguer pourraient facilement être abrogées par son successeur.

Les banques centrales en ont-elles fait suffisamment pour freiner le ralentissement économique?

La Fed, la Banque du Canada et la BCE ont fait volte-face; ces banques centrales, de même que celles de l’Inde et de la Chine, ont toutes assoupli leur politique monétaire d’une manière ou d’une autre. La véritable question est de savoir si elles en ont fait suffisamment pour freiner le ralentissement économique et la réponse à cette question varie selon le degré de ralentissement.

Je persiste à croire que le ralentissement sera relativement modeste, compte tenu de toutes les mesures de relance en place dans le système (particulièrement en Chine). Selon moi, tant et aussi longtemps que les banques centrales vont s’efforcer de rester dépendantes des données, elles parviendront à gérer la plupart des ralentissements économiques, à l’exception de la BCE, qui, à mon avis pourrait devoir réinstaurer des mesures d’assouplissement quantitatif. Cela étant dit, je dois admettre que la tâche sera peut-être plus ardue cette fois-ci, puisque les banques centrales sont à peine parvenues à amorcer le processus de normalisation avant de devoir assouplir de nouveau leur politique monétaire. Ainsi, la question qui se pose est la suivante : les banques centrales ont-elles suffisamment de munitions pour lutter contre une crise majeure?

Qui plus est, il faut continuer de suivre la prochaine étape du populisme, qui pourrait s’en prendre aux banques centrales, puisqu’elles sont sans contredit indépendantes du processus démocratique, remplies de membres de l’élite et qu’elles ont peut-être contribué à une plus grande inégalité de la richesse au cours de la dernière décennie. Cela pourrait s’avérer dangereux, car les banques centrales sont les instances qui nous ont sauvées de la crise financière mondiale. Pour le moment, il semble que l’inquiétude va s’atténuer à mesure que les marchés vont digérer ces volte-face abruptes des banques centrales. Je m’attends à ce que les marchés se redressent davantage si ces changements de politique monétaire ont une incidence positive sur l’économie.

Enjeux à surveiller cette semaine

Cette semaine prochaine sera déterminante pour le Royaume-Uni. Le 12 mars, la Chambre des communes votera sur une version révisée du plan de Brexit proposé par la première ministre britannique Theresa May. Si le plan n’est pas adopté, ce à quoi on s’attend, un autre vote se tiendra le 13 mars pour décider si les députés sont en faveur d’un Brexit « sans accord ». Il est fort probable que ce vote se solde lui aussi par un refus, auquel cas le Royaume-Uni devra demander une prolongation en vertu de l’article 50 pour tenter d’en arriver à un accord sur le Brexit plus acceptable pour la majorité des Britanniques.

Dans le cas présent, on dirait que le vent est tombé, car le Royaume-Uni tergiverse et ne semble pas vouloir avancer, à moins qu’un vent de changement soudain ne se lève si la Grande-Bretagne quitte le Royaume-Uni le 29 mars. Nous allons suivre de près l’évolution de la situation.

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1 Source : Bloomberg, « Poloz says Bank of Canada rate hike path ‘highly uncertain’ », 1er février 2019
2 Source : Trading Economics, Euro area GFP annual growth rate, 11 mars 2019
3 Source : OCDE, « OECD sees global growth slowing, as Europe weakens and risks persist », 6 mars 2019

Renseignements importants

L’assouplissement quantitatif (AQ) est une politique monétaire utilisée par les banques centrales pour relancer l’économie lorsque la politique monétaire normale s’avère inefficace.
Le produit intérieur brut est un indicateur généralisé de l’activité économique d’une région qui mesure la valeur monétaire de tous les produits finis et services produits dans cette région au cours d’une période donnée.
Dans un Brexit « sans accord », le Royaume-Uni quitterait l’UE en mars 2019 sans accord officiel établissant les dispositions de leur relation.