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Kristina Hooper | 4 février 2019

La Fed change son plan de match

Le plus important match de football américain de l’année a été disputé hier soir et pendant les trois premiers quarts, on aurait dit que les deux équipes avaient oublié comment marquer un touché. Or, les grandes équipes trouvent le moyen de gagner, même lorsque leur plan de match éprouvé ne semble pas fonctionner.

La Réserve fédérale américaine (Fed) se trouve un peu dans la même situation; elle s’en tient à son livre de jeux de hausses de taux et de normalisation du bilan, ce qui a pour effet de déstabiliser les marchés. Cependant, la semaine dernière, nous avons eu les plus fortes indications à ce jour que le plan de match est peut-être en train de changer. La Fed a publié son communiqué de janvier et tenu une conférence de presse jeudi dernier. Elle a dit clairement que « les hausses de taux sont moins justifiées » et invoqué une variété de facteurs allant du ralentissement de l’économie mondiale à l’incertitude en matière de politique entourant les différends commerciaux, en passant par le Brexit et le taux d’inflation relativement bas.

Quel est le son de cloche de la Fed?

Dans son communiqué de janvier, la Fed indiquait qu’elle serait « patiente » pour ce qui est de « déterminer quels ajustements de la fourchette cible du taux des fonds fédéraux pourraient être appropriés ». Cette promesse de « patience » est un changement bienvenu par rapport à ce qui semblait être une série de hausses de taux trimestrielles systématiques en 2018. M. Powell a fait une spectaculaire volte-face quand il a déclaré la semaine dernière que le Federal Open Market Committee (FOMC) était peut-être déjà au point neutre : « Notre position en matière de politique est appropriée en ce moment. Nous savons également que notre taux directeur se situe dans la portion neutre de la fourchette [du FOMC] ». C’est tout un changement par rapport à sa déclaration du mois d’octobre, alors qu’il disait que la Fed était très loin du taux neutre (ce qui a évidemment eu l’effet d’un catalyseur sur le repli survenu au quatrième trimestre). Cela ne signifie pas pour autant que la Fed ne procédera à aucune hausse de taux cette année, mais elle abordera certainement les prochaines hausses de taux de façon beaucoup moins empressée, plus posée et plus réfléchie.

La grande nouvelle de la semaine dernière portait sur le bilan de la Fed. Pas plus tard qu’en décembre, M. Powell avait insisté sur le fait que le processus de normalisation des bilans resterait sur le « pilote automatique », alimentant les craintes des investisseurs. Or, depuis, les membres du FOMC, incluant M. Powell, ont laissé entendre que la Fed pourrait se montrer plus flexible. Vint ensuite la réunion du FOMC de janvier, à l’issue de laquelle la Fed a annoncé un changement majeur dans la gestion de son bilan. Bien que le FOMC ait clairement indiqué que le bilan ne sera pas « l’outil actif » des opérations de politique monétaire, il a assuré que le bilan pourrait être modifié en fonction des conditions suivantes : « Le Comité est disposé à adapter les détails de la normalisation du bilan à la lumière de l’évolution de la situation économique et financière », d’après le communiqué du FOMC.

À mon avis, il s’agit d’un changement très important : dépendre essentiellement des données (plutôt que de naviguer sur le pilote automatique), c’est mieux. Qui plus est, je crois que ce changement de perspective va soutenir les actifs à risque, que la Fed modifie ou non son plan de normalisation.

Qu’est-ce que les données nous révèlent?

La décision et la conférence de presse du FOMC semblaient étranges, étant donné la grande divergence avec la décision annoncée par la Fed à peine six semaines plus tôt. Cela semble encore plus étrange quand on juxtapose le tout au rapport sur l’emploi aux États-Unis rendu public deux jours plus tard. Le rapport de janvier sur l’emploi aux États-Unis a été lui aussi très impressionnant faisant état d’une croissance des emplois non agricoles de plus de 300 000 et d’un taux de croissance du salaire horaire moyen supérieur à 3 % sur douze mois.1 (Il convient toutefois de rappeler que le taux de croissance des emplois non agricoles du mois précédent a été révisé en forte baisse, mais il s’agit tout de même d’un taux passablement élevé.)

Malgré la publication d’un bon rapport sur l’emploi aux États-Unis, on note des signes d’un ralentissement économique mondial, ce qui explique en partie la décision de la Fed (qui est allée jusqu’à évoquer le ralentissement pour justifier sa patience retrouvée).

  • L’économie italienne s’est contractée pour un deuxième trimestre consécutif, ce qui place le pays en récession technique, tandis que la zone euro en général subit des pressions. Eurostat a indiqué que la croissance du produit intérieur brut (PIB) de la zone euro a augmenté de 0,2 % au quatrième trimestre et de 1,2 % sur douze mois.2
  • L’indice PMI (des gestionnaires en approvisionnement) manufacturier Caixin/Markit de la Chine s’établit à 48,3 points pour le mois de janvier, ce qui signale une contraction.3 Cette donnée est comparable aux statistiques officielles du gouvernement chinois et conforme à ce que nous disent les entreprises, notamment Caterpillar et Nvidia, qui font état du ralentissement de l’économie chinoise dans leurs prévisions de bénéfices.
  • Un autre signe du ralentissement économique mondial nous vient du Japon, où l’indice PMI manufacturier est également tombé à un niveau jamais vu depuis plusieurs années, bien qu’il se situe encore en territoire expansionniste.
  • Les indices PMI manufacturiers de Taïwan et de la Corée du Sud se situent en zone de contraction, autre signal qui témoigne du ralentissement de l’économie mondiale.

 

Qu’allons-nous surveiller?

J’aimerais attirer votre attention sur sept enjeux à surveiller au cours de la prochaine semaine :

  1. Négociations sur les échanges commerciaux entre les États-Unis et la Chine. Un autre enjeu de taille qui pèse sur les marchés boursiers est bien sûr celui des relations commerciales entre les États-Unis et la Chine. Nous avons entendu différents sons de cloches concernant les pourparlers de la semaine dernière de la part des personnes qui y ont pris part, mais nous voyons d’un bon œil le fait que les pourparlers se sont poursuivis, malgré le dépôt d’accusations contre Huawei.4 Par contre, il semble évident que les négociations ont très peu progressé jusqu’ici. Elles devraient reprendre à la mi-février, ce qui laisse très peu de temps pour parvenir à quoi que ce soit avant la date butoir du 1er mars fixée par les États-Unis, date à laquelle les Américains menacent d’augmenter les tarifs douaniers. Comme je le disais plus tôt, je ne m’attends pas à ce que la Chine fasse des concessions majeures et je ne vois vraiment pas pourquoi elle le ferait. La question est donc de savoir si les États-Unis vont reporter la date butoir et poursuivre les négociations ou se contenter d’accepter des concessions « obtenues sans trop d’efforts » de la Chine, qui promet d’acheter davantage de biens produits aux États-Unis. Étant donné que même cela sera difficile à finaliser d’ici la fin de février, je crois que la prolongation est l’avenue la plus probable et qui, à mon avis, n’aurait pas d’incidence majeure sur les marchés boursiers. L’autre scénario que j’entrevois est que les États-Unis pourraient accepter rapidement l’offre de la Chine de réduire le déficit commercial sans avoir réglé tous les détails et de faire miroiter cela comme une grande victoire, ce à quoi le marché boursier réagirait probablement très positivement.

 

  1. Brexit. La saga du Brexit s’est poursuivie la semaine dernière, alors que le parlement a tenu deux scrutins clés. La première ministre britannique, Theresa May, s’est vu confier le mandat de retourner à l’Union européenne pour renégocier l’accord. Or, ce fut peine perdue puisque le porte-parole du président du Conseil européen, Donald Tusk, a déclaré la semaine dernière que l’accord de retrait n’est « pas ouvert à une renégociation ». Les probabilités d’une « sortie pure et simple » de l’UE ont augmenté, ce qui est inquiétant, car cela risque d’accroître l’incertitude à l’égard de la politique économique, ce qui n’est pas bon pour les dépenses des entreprises ni pour les projets d’embauche. Par exemple, Nissan vient de décider de délocaliser la production de son véhicule X‑Trail hors du Royaume-Uni, expliquant que « l’incertitude persistante entourant les relations futures entre le Royaume-Uni et l’UE n’aide pas les entreprises comme la nôtre à planifier leur avenir ».5 À mon avis, si suffisamment d’entreprises décident d’en faire autant dans les prochains jours, la première ministre sera obligée de faire preuve de plus de souplesse et de tenir un autre référendum sur le Brexit. Si Jay Powell peut changer son plan de match, je ne vois pas pourquoi Theresa May ne pourrait pas en faire autant.

 

  1. Prix du pétrole. La désobéissance civile s’intensifie au Venezuela. Les principaux pays européens et les États-Unis ont reconnu le chef de l’opposition comme nouveau président par intérim du Venezuela, tandis que la situation humanitaire continue de se détériorer et que Nicolas Maduro semble peu enclin à lui céder sa place. Comme la situation est de plus en plus chaotique, je m’attends à ce que la production de pétrole continue de diminuer, ce qui, toutes choses étant égales par ailleurs, devrait soutenir une légère hausse des prix du pétrole. On craint de plus en plus que les États-Unis tentent de mener une action militaire contre l’Iran; voilà un autre risque géopolitique qui pourrait faire monter les prix du pétrole.

 

  1. Ventes au détail dans la zone euro et indice Sentix de confiance des investisseurs. Pour avoir une idée de l’ampleur du ralentissement économique dans la zone euro, nous observons ces deux indicateurs (l’un appuyé sur des données concrètes et l’autre sur un sentiment commun) qui nous donnent un bon aperçu de l’état actuel de l’économie. Je crois que nous allons continuer d’assister à un ralentissement marqué de la croissance, mais je n’entrevois pas de récession cette année; quoi qu’il en soit, nous allons suivre de près ces deux indicateurs. J’ai confiance que les consommateurs de certains pays européens, comme l’Allemagne, vont augmenter leurs dépenses au cours des prochains mois.

 

  1. Discussions à savoir qui succédera à Mario Draghi. Selon certaines sources, la candidature du faucon monétaire Jens Weidmann au poste de président de la Banque centrale européenne est de plus en plus probable, car le ministre italien des Finances ne s’oppose apparemment pas à sa nomination. Cela me préoccupe, étant donné que M. Weidmann a plaidé pour que la BCE mette fin aux mesures de relance extraordinaires et resserre la politique monétaire. Étant donné que M. Draghi a joué un rôle clé en vue de réduire les tensions systémiques sur les marchés européens, je me demande bien ce que fera M. Weidmann. Je m’attends à ce que les marchés réagissent négativement si M. Weidmann est nommé président de la BCE.

 

  1. Indice des indicateurs économiques avancés du Japon. Puisque nous observons des signes de ralentissement en Asie, nous allons suivre de près les données économiques japonaises, en particulier les indicateurs avancés. Cependant, je m’attends à ce que la croissance économique reste relativement forte.

 

  1. Discours sur l’état de l’Union aux États-Unis. Le président américain Donald Trump a laissé entendre qu’il allait peut-être déclarer une urgence nationale lors de son allocution, prévue pour le 5 février. De mon point de vue, cela pourrait être une bonne nouvelle, car cela éviterait une autre paralysie des services publics. Non seulement une autre paralysie nuirait à l’économie, mais elle attiserait l’incertitude à l’égard de la politique économique et mettrait en péril la cote de crédit des États-Unis.

 

En terminant, je souhaite à tous un bon Nouvel an chinois. J’ai hâte de voir ce que l’année du cochon nous réserve.

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1 Source : U.S. Bureau of Labor Statistics, 1er février 2019
2 Source : Eurostat, 31 janvier 2019
3 Source : Reuters, 1er février 2019
4 Le 28 janvier, les autorités américaines ont déposé des actes d’accusation contre la société technologique chinoise Huawei. Les allégations incluent la violation des sanctions américaines contre l’Iran et la tentative de vol de secrets commerciaux.
5 Source : The Guardian, « Nissan warns of Brexit concerns as U-turn at Sunderland confirmed », 3 février 2019

Renseignements importants
Le Federal Open Market Committee (FOMC) est un comité du conseil d’administration de la Fed composé de 12 membres qui se réunissent régulièrement pour établir la politique monétaire, y compris les taux d’intérêt perçus des banques.
Le taux des fonds fédéraux est le taux de financement à un jour auquel les banques se prêtent entre elles.
L’indice PMI (des gestionnaires en approvisionnement) Caixin/Markit de la Chine se veut un indicateur de santé économique du secteur manufacturier chinois. Il repose sur des réponses à un sondage mené auprès des cadres supérieurs des achats.
L’indice Sentix de confiance des investisseurs mesure les perspectives économiques de la zone euro en fonction d’un sondage mené auprès des investisseurs et des analystes.
L’indice des indicateurs économiques avancés du Japon mesure 12 indicateurs de tendance de l’économie japonaise.
En cas de Brexit « sans accord » ou de « sortie pure et simple », le Royaume-Uni quitterait l’UE en mars 2019 sans accord officiel établissant les dispositions de leur relation.
Le produit intérieur brut est un indicateur généralisé de l’activité économique d’une région qui mesure la valeur monétaire de tous les produits finis et services produits dans cette région au cours d’une période donnée.
Les opinions exprimées ci-dessus sont celles de Kristina Hooper au 4 février 2019. Ces commentaires ne doivent pas être interprétés comme des recommandations, mais comme une illustration des grands thèmes. Les énoncés prospectifs ne sont pas garants du rendement futur. Ils comportent des risques et des incertitudes et sont fondés sur des hypothèses; nous ne pouvons pas vous garantir que les résultats réels ne différeront pas considérablement de nos attentes.