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Kristina Hooper | 11 décembre 2019

Le commerce mondial entre-t-il dans une ère de « protectionnisme de justiciers »?

J’ai grandi dans la région de New York dans les années 1980. Comme mon père avait l’habitude de lire les tabloïdes, j’ai commencé à le faire aussi. C’est en lisant ces journaux que j’ai découvert un phénomène fascinant : la brigade des anges gardiens (les « Guardian Angels »). Il s’agissait d’un groupe important de citoyens engagés qui portaient des uniformes distinctifs, notamment des bérets rouges, et qui patrouillaient le métro et d’autres lieux publics afin de prévenir les crimes au cours d’une période en apparence sans loi pour la ville de New York. À leur début, les Guardian Angels étaient considérés par les tabloïdes comme un groupe de « justiciers » qui « prenaient la loi en main ». Aujourd’hui, ils nous rappellent à quel point la Grosse Pomme était chaotique à l’époque.

Quand je lis les manchettes actuelles sur le commerce mondial, cela me rappelle cette période des Guardian Angels. En effet, ce domaine semble sombrer dans le chaos et pourrait bientôt faire l’objet d’un processus que j’appelle le « protectionnisme de justiciers » dans le cadre duquel des pays pourraient bientôt prendre la loi en main. Pourquoi je pense à cela? Parce que, cette semaine nous observerons probablement la fin du fonctionnement efficace de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

 

L’OMC atteint un point critique

À titre de rappel, lorsque l’OMC a été créée il y a plus de 20 ans, les États-Unis ont obtenu un droit de veto sur la nomination des sept membres de leur comité d’appel. Les États-Unis ont utilisé ce pouvoir comme une arme au cours des dernières années, bloquant la nomination de tout nouveau juge. Et maintenant, nous avons atteint un point critique : il ne reste plus que trois juges au sein du comité d’appel, soit le nombre minimum de juges autorisés à rendre des décisions contraignantes – et le mandat de deux de ces juges doit expirer ce mardi. Je dois admettre que l’OMC a beaucoup de défauts, et je crois que les États-Unis ont raison de faire pression pour des réformes. Toutefois, bloquer la nomination des juges n’est pas exactement l’approche que je recommanderais. Cela garantit que l’OMC ne pourra plus rendre des décisions contraignantes, rendant ainsi l’organisation impuissante.

Que pourrait-il donc se passer? Les griefs pourraient encore être entendus par l’OMC, mais les décisions ne seraient pas exécutoires parce que les pays ont un droit d’appel – s’ils ne sont pas satisfaits d’une décision, ils pourraient simplement retarder indéfiniment l’exécution en déposant un appel. Selon moi, nous pourrions entrer dans une ère de ce que j’appelle le « protectionnisme de justiciers », où les pays renoncent aux institutions traditionnelles comme l’OMC et agissent de leur propre chef pour promouvoir leurs intérêts commerciaux. Les grandes économies sont plus susceptibles d’utiliser leur taille à leur avantage, ce qui pourrait avoir une incidence négative sur certaines économies plus petites et émergentes. Je pense que cette entrave à l’OMC ne ferait qu’exacerber les frictions commerciales que nous avons connues ces dernières années, ce qui bien entendu, renforcerait la tendance à la démondialisation.

 

L’expansion continue de la guerre commerciale

Cela pourrait s’ajouter aux répercussions que les investisseurs ont déjà subies en raison d’importantes perturbations commerciales. On a qu’à penser aux montagnes russes de la semaine dernière. Au début de la semaine, le marché boursier a chuté à la suite de la déclaration du président américain, Donald Trump, selon laquelle il pourrait choisir de retarder un accord commercial avec la Chine jusqu’après les élections présidentielles de 2020. La semaine s’est terminée de façon plus positive, la Chine ayant déclaré qu’elle accueillerait les demandes de dérogation aux tarifs à l’importation pour les expéditions de soja et de porc. Toutefois, il existe toujours une réelle possibilité que M. Trump puisse appliquer plus de tarifs d’ici la date limite qu’il s’est imposée, soit le 15 décembre. En outre, il est fort probable que les États-Unis et la Chine ne seront même pas en mesure de conclure un accord commercial de phase 1 en 2019. (Même s’ils s’entendaient sur un tel accord, cela ne ferait qu’effleurer la surface des désaccords commerciaux qui existent entre les deux pays.)

M. Trump a également annoncé la semaine dernière des tarifs sur les fabricants d’acier brésiliens et argentins. Cela s’ajouterait aux tarifs proposés par l’Administration Trump sur un maximum de 2,4 milliards de dollars d’importations françaises, y compris le vin, en réponse à l’impôt français sur les sociétés de technologie américaines.

 

Les banques centrales peuvent-elles mettre l’épaule à la roue?

À mesure que la guerre commerciale continue de prendre de l’ampleur, je crois que le « protectionnisme de justiciers » s’intensifiera également. Plus la situation durera, plus cela pourrait nuire au libre-échange et à la croissance mondiale. La bonne nouvelle, c’est que les banques centrales semblent disposées à offrir un accommodement monétaire au cas où la situation commerciale se détériore de façon significative. Bien que cette solution ne soit peut-être pas très efficace pour soutenir l’économie, elle pourrait bénéficier grandement aux actifs à risque.

Il est important de noter que la paralysie de l’OMC ne devrait pas avoir de manière instantanée des effets considérables sur les marchés. Elle pourrait toutefois créer plus de volatilité pour les marchés des actions et des titres du Trésor, et pousser des pays à régler des différends commerciaux en dehors de l’OMC. Toutefois, cela pourrait aussi avoir un effet positif si les banques centrales choisissent de se montrer encore plus souples en réponse aux préoccupations suscitées par une détérioration des conditions de libre-échange.

Je vais suivre de près la réunion de la Réserve fédérale (Fed) cette semaine. Il me semble évident que les membres du Federal Open Market Committee resteront les bras croisés lors de cette réunion et maintiendront le statu quo. Toutefois, ce qui sera important à observer, c’est le « graphique à points » qu’ils publieront, ce qui nous donnera une idée de ce qu’ils prévoient pour 2020 en matière de politique monétaire à ce stade. Plus importante encore sera la conférence de presse du président de la Fed, Jay Powell, où il pourrait répondre à des questions sur la situation commerciale et peut-être donner un aperçu de la façon dont la Fed pourrait réagir si la situation se dégradait.

Je vais également suivre avec attention la réunion de la Banque centrale européenne (BCE) de cette semaine. Il s’agira de la première réunion de Christine Lagarde en tant que présidente de la BCE, et il sera important d’entendre ce qu’elle a à dire sur les instruments actuels de politique monétaire et leurs effets négatifs. Je souhaite également connaître son point de vue sur l’examen stratégique à venir. Enfin, elle peut également donner quelques indications sur la manière dont la BCE pourrait réagir en cas de détérioration de la situation commerciale.

 

 

 

 

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Blog header image: Sasin Tipchai / Getty

Le « graphique à points » de la Réserve fédérale des États-Unis est un graphique que la banque centrale utilise pour illustrer les prévisions des taux d’intérêt de ses membres.

Le Federal Open Market Committee (FOMC) est un comité de 12 membres du Conseil de la Réserve fédérale qui se réunit régulièrement pour définir la politique monétaire, y compris les taux d’intérêt qui sont appliqués aux banques.

Les opinions mentionnées ci-dessus sont celles de l’auteur au 9 décembre 2019. Ces commentaires ne doivent pas être interprétés comme des recommandations, mais comme une illustration de thèmes plus larges. Les énoncés prospectifs ne garantissent pas les résultats futurs. Ils comportent des risques, des incertitudes et des hypothèses; rien ne garantit que les résultats réels ne différeront pas sensiblement des attentes.