Blogue Invesco Canada

Perspectives, commentaire et expertise de placement

Kristina Hooper | 18 septembre 2019

Le « largage de liquidités par hélicoptère » pourrait-il aider l’économie européenne à prendre son envol?

La semaine dernière, la Banque centrale européenne (BCE) a décidé de s’éloigner passablement de la normalisation et d’adopter une attitude plus accommodante. Elle a réduit le taux de la facilité de dépôt de 0,1 %, pour le ramener à -0,5 % (il s’agit de la première baisse du taux de rémunération des dépôts depuis 2016) et a annoncé un retour à l’assouplissement quantitatif (AQ).1

La BCE commencera à acheter 20 milliards € d’actifs chaque mois à compter du mois de novembre (moins de un an après la fin du retrait graduel des mesures d’AQ en décembre 2018) et continuera « pendant aussi longtemps que nécessaire ».1 Elle a ajouté que les taux directeurs resteront inchangés jusqu’à ce que le taux d’inflation atteigne 2 %, ce qui engage essentiellement la nouvelle présidente de la BCE, Christine Lagarde, à maintenir des taux négatifs (mais cela n’est pas gravé dans le marbre et pourrait évidemment changer). Je tiens à souligner que M. Draghi a révélé de profonds désaccords entre les membres du Conseil des gouverneurs de la BCE.

La semaine dernière, j’étais en Europe, où j’ai rencontré des clients dans cinq villes de pays différents. Le moment était bien choisi, compte tenu du dévoilement de la décision de la BCE. De nombreux clients m’ont posé des questions sur la BCE et sur les raisons pour lesquelles elle continue d’utiliser les outils qu’elle a déjà utilisés et qui ne fonctionnent apparemment plus. Ils m’ont parlé des retombées néfastes d’une politique de taux d’intérêt négatifs et se demandent pendant combien de temps encore cette situation pourrait durer. Ils m’ont posé des questions sur les mesures d’AQ et m’ont demandé combien de temps il faudra avant que la BCE ne soit contrainte d’élargir l’éventail des actifs qu’elle achète, qui pourraient inclure des actions de fonds négociés en bourse (FNB) et de fiducies de placement immobilier, ce que la Banque du Japon fait depuis plusieurs années. Nous avons également parlé des distorsions boursières créées par la politique monétaire et de leur impact plus fort sur les prix des actifs que sur l’économie, ce qui, à mon avis, a du même coup exacerbé les inégalités de richesse et alimenté les mouvements populistes qui se sont intensifiés ces dernières années.

Le président de la BCE, Mario Draghi, a clairement indiqué la semaine dernière que les gouvernements devaient renforcer les mesures de relance budgétaire, car c’est ce dont l’économie a réellement besoin en ce moment. Comme il l’a expliqué : « Il est grand temps que la politique budgétaire prenne la situation en main ».2 Cette déclaration a servi d’appel à l’action aux ministres des Finances de la Commission européenne, qui étaient réunis vendredi dernier à Helsinki. La relance budgétaire a été sérieusement abordée et ils semblent de plus en plus disposés à délier les cordons de la bourse. Cela étant dit, certains dirigeants de banques centrales croient que la décision prise par la BCE la semaine dernière était inutile, en particulier le président de la Bundesbank de l’Allemagne, ce qui nous amène à nous demander si certains chefs d’États partagent son avis.

Qu’adviendrait-il si les États européens choisissaient de ne pas adopter de mesures de relance budgétaire, ou n’adoptaient pas des mesures suffisamment musclées? C’est une question d’autant plus pertinente que l’Union monétaire européenne est une union monétaire, pas une union budgétaire.

 

Le « largage de liquidités par hélicoptère » pourrait-il aider l’économie?

Cela soulève la question de savoir si une politique monétaire très expérimentale, telle que le largage de liquidités par hélicoptère, pourrait devenir un véritable sujet de débat pour les dirigeants des banques centrales et les experts en politique monétaire. Pour vous mettre en contexte, le terme largage de liquidités par hélicoptère a été inventé par l’économiste Milton Friedman en 1969 pour décrire l’injection de capitaux dans l’économie par les banques centrales. À la base, le largage de liquidités par hélicoptère consiste pour les banques centrales à imprimer de l’argent (sans s’endetter davantage) qui sera dépensé dans le cadre de programmes gouvernementaux ou remis directement aux particuliers.

Ben Bernanke a adapté le concept de largage de liquidités par hélicoptère en 2002 pour prévenir la déflation. L’économiste irlandais Eric Lonergan a rédigé un éditorial dans The Financial Times dans lequel il soutient que les banques centrales voient le largage de liquidités par hélicoptère (plus précisément, le transfert de liquidités aux ménages) comme une solution de rechange aux baisses de taux d’intérêt. C’est la raison pour laquelle le largage de liquidités par hélicoptère est également appelé « assouplissement quantitatif pour le peuple ». Le concept de largage de liquidités par hélicoptère a été abordé dans un livre d’Adair Turner publié récemment intitulé Between Debt and the Devil – Money, Credit and Fixing Global Finance.

Au départ, le largage de liquidités par hélicoptère n’était qu’une théorie économique abstraite qui a été amenée à l’avant-plan lorsque le sujet a été abordé à l’occasion d’une conférence de presse de la Banque centrale européenne (BCE) au début de 2016. Puis, lorsqu’on a demandé à M. Draghi s’il envisageait d’avoir recours au largage de liquidités par hélicoptère, il n’a pas carrément écarté cette possibilité. Il a simplement déclaré qu’il s’agissait « d’un concept très intéressant », mais a admis que la BCE n’avait pas encore « vraiment étudié le concept ».3

Lors de la réunion de la BCE la semaine dernière, M. Draghi s’est encore fait interpeler au sujet du largage de liquidités par hélicoptère et il a répondu ceci : « Toutes ces innovations en matière de politique monétaire doivent être examinées, étudiées et faire l’objet d’une réflexion. Ce sont-là de grands changements dans le fonctionnement de la politique monétaire dont nous n’avons pas encore discuté. Elles feront peut-être l’objet d’un futur examen stratégique, mais à ce stade-ci, le Conseil des gouverneurs n’a pas encore abordé la question. »4 M. Draghi a ajouté qu’à son avis, donner de l’argent aux particuliers est une mesure budgétaire, non pas de politique monétaire.

Ironiquement, je crois qu’avoir recours au largage de liquidités par hélicoptère serait peut-être plus logique que d’autres politiques monétaires parce qu’il simule la politique budgétaire. Rappelez-vous que la politique monétaire agit davantage comme un instrument contondant que comme un outil chirurgical. Les banques centrales peuvent injecter des liquidités dans l’économie et abaisser les taux d’intérêt, mais elles ne peuvent pas s’assurer que les gens vont dépenser cet argent pour stimuler la croissance économique. Autrement dit, la politique monétaire agit comme le proverbe qui dit ceci : « On peut emmener le cheval à l’abreuvoir, mais on ne peut pas le forcer à boire ». Or, le largage de liquidités par hélicoptère est différent : les banques centrales peuvent forcer le cheval à boire en injectant l’argent dans des projets qui pourraient relancer l’économie, comme des projets d’infrastructures, ou en déposant l’argent dans les comptes bancaires des citoyens en fixant une date d’expiration pour qu’ils soient forcés de la dépenser. Le largage de liquidités par hélicoptère est peut-être l’élément de la politique monétaire qui s’apparente le plus à un outil chirurgical.

 

Les banques centrales pourraient intervenir là où les gouvernements n’osent pas le faire

De nombreux gouvernements sont clairement réticents à adopter des mesures de relance budgétaire suffisamment musclées, surtout en Europe. Peut-être que la situation va changer en Europe dans un proche avenir, mais si ce n’est pas le cas, le largage de liquidités par hélicoptère pourrait faire partie de la réévaluation stratégique de la BCE éventuellement.

Le regretté économiste britannique John Maynard Keynes disait que lorsque les dépenses des consommateurs ou des entreprises diminuent, le gouvernement doit intervenir et dépenser davantage afin de maintenir la demande globale et ainsi éviter le chômage. Si le gouvernement n’intervient pas, les banques centrales devraient peut-être le faire.

Les dépenses en infrastructures sont un excellent exemple de mesures de relance budgétaire et sont souvent considérées comme étant la forme de politique budgétaire qui a le plus d’impact sur l’économie. Le Congressional Budget Office des États-Unis estime que les dépenses en infrastructures ont un effet multiplicateur de 1,8 fois. Autrement dit, chaque dollar dépensé dans des projets d’infrastructures injecte 1,80 $US dans l’économie.5 Et, les dépenses en infrastructures, comme nous l’avons vu dans les années 30, peuvent avoir un effet d’entraînement. La construction et la réparation de bâtiments, de ponts et de routes peuvent permettre une plus grande circulation des biens et services et des échanges commerciaux. Si les gouvernements sont incapables ou refusent d’adopter un ensemble de mesures de dépenses en infrastructures, cette responsabilité sera peut-être assumée par une banque centrale.

 

Dépensier de dernier recours

Le largage de liquidités par hélicoptère n’est pas une solution miracle et certains économistes craignent que cela puisse entraîner une hausse du taux d’inflation. Dans certains pays comme les États-Unis, le public désapprouve de plus en plus les interventions non conventionnelles des banques centrales, parce qu’elles n’ont pas de comptes à rendre directement à la population. De plus, le largage de liquidités par hélicoptère pourrait contrevenir aux lois en vigueur, notamment parce qu’il court-circuiterait les organes législatifs afin de dépenser.

Alors que les banques centrales envisagent, du moins espérons-le, de nouveaux outils expérimentaux pour stimuler la croissance, le largage de liquidités par hélicoptère se distingue parce qu’il peut avoir un impact plus direct et plus marqué sur l’économie. Malgré ses inconvénients indéniables, les banques centrales comme la BCE auraient peut-être intérêt à envisager la possibilité de devenir le « dépensier de dernier recours ».

Autres blogues de Kristina Hooper

Qu’adviendra-t-il de la « destruction créatrice » actuelle?
16 septembre 2020

Trois raison qui montrent qu’il ne s’agit pas d’une autre bulle technologique
11 septembre 2020

Que pourrait signifier la nouvelle politique de la Fed pour les investisseurs?
1 septembre 2020

Rester à l’affût des excès de confiance
26 août 2020

L’optimisme persiste malgré l’impasse dans les négociations sur les mesures de relance aux États-Unis
19 août 2020

Cinq enjeux à surveiller en août
11 août 2020

La pression monte pour l’économie américaine
5 août 2020

L’UE adopte un plan de relance tandis que les législateurs américains continuent de négocier
28 juillet 2020

« L’omniprésence de l’État » se fait de plus en plus sentir, à mesure que les cas de virus aux États-Unis se multiplient
22 juillet 2020

Les attentes divergent quant à la reprise économique aux États-Unis et en Chine
14 juillet 2020

Pendant combien de temps les données économiques peuvent-elles s’améliorer tandis que les infections continuent de se propager?
7 juillet 2020

Perspectives de mi-année : Reprise économique lente et inégale pendant la deuxième moitié de l’année
2 juillet 2020

Les statistiques économiques s’améliorent, mais les taux d’infection s’avèrent difficiles à contrôler
23 juin 2020

Cinq éléments à retenir de la conférence de presse de la Fed
16 juin 2020

Les « pousses vertes » en plein essor nourrissent l’espoir d’une reprise économique
9 juin 2020

Les nations promettent des billions de dollars en mesures de relance budgétaire pour soutenir leur économie
3 juin 2020

Une étude de cas pour réduire le chômage : La Work Projects Administration
27 mai 2020

Les tensions entre les États-Unis et la Chine pourraient être le plus gros risque pour le marché boursier américain cette année
20 mai 2020

Impact de la COVID-19 : Ce qu’en pensent nos gestionnaires de portefeuille
15 mai 2020

Les marchés mondiaux: À surveiller en mai
5 mai 2020

S'abonner au blogue

Abonnez-vous pour être informé sur la publication de : *


Voulez-vous vous abonner an anglais?

Abonnez-vous pour recevoir des courriels d’Invesco Canada Ltée au sujet de ce blogue. Pour vous désabonner, veuillez nous envoyer un courriel à blog@invesco.ca ou communiquez avec nous.