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Kristina Hooper | 6 juin 2019

Le mois de mai a changé la donne pour les marchés

Alors que nous tournons la page sur le mois de mai, je dois avouer que je n’ai pas été aussi heureuse d’accueillir un nouveau mois depuis très longtemps. Je soupçonne que de nombreux investisseurs et observateurs du marché partagent le même sentiment. Le dernier mois du printemps n’a pas seulement frappé les marchés de plein fouet, il a, à mon avis, changé la donne. En effet, le mois de mai a été caractérisé par bon nombre d’événements inattendus :

Échec des négociations commerciales entre les États-Unis et la Chine. Presque tous les observateurs s’attendaient à ce que les États-Unis et la Chine parviennent à un accord au mois de mai et c’est certainement ce que les deux côtés ont suggéré. En fait, les cours des marchés reflétaient déjà la conclusion d’un accord commercial avant que de nouvelles surprises soient révélées et que les relations entre les deux pays se détériorent davantage.

Il ne s’agit pas d’une querelle sans importance. Il semble que les États-Unis aient finalement poussé son adversaire trop loin, et on ignore si la Chine retournera même à la table des négociations dans les circonstances actuelles. Un éditorial récent du journal chinois People’s Daily a averti les États-Unis qu’ils ne devaient pas sous-estimer la capacité de la Chine à se défendre dans le cadre d’une guerre commerciale. Cette communication comprenait une citation inquiétante rarement utilisée dans le journal, qui peut être vaguement traduite par « ne dites pas que je ne vous ai pas prévenu. »1 Cette phrase spécifique comporte une signification diplomatique particulière puisqu’elle a été utilisée en 1962 avant que la Chine ne déclare la guerre à l’Inde et, à nouveau en 1979, lorsqu’un conflit a éclaté entre la Chine et le Vietnam. Plus récemment, un général de l’armée chinoise a déclaré à propos des États-Unis : « S’ils veulent se battre, nous nous battrons jusqu’à la fin […] nous ne sommes absolument pas intimidés. »2 Cette attitude est évidemment très différente des propos tenus il y a un mois à peine et suggère que la détérioration de la relation entre les États-Unis et la Chine va au-delà de la question commerciale.

La Chine pourrait procéder à des représailles de différentes manières. Par exemple, comme je l’ai expliqué dans un éditorial de CNN Money au début de janvier4, l’une des armes clés de l’arsenal chinois est un éventuel embargo sur les métaux des terres rares. Dans un article récent, le People’s Daily a suggéré que la Chine envisage d’utiliser cette méthode en guise de représailles dans la guerre commerciale, et le rédacteur en chef d’un autre journal chinois, le Global Times, a affirmé dans un tweet que la Chine envisageait « sérieusement » de restreindre les exportations de métaux rares aux États-Unis et pourrait également utiliser d’autres outils dans son différend avec les États-Unis.3

Démission de la première ministre du Royaume-Uni Theresa May. La première ministre est une femme notoirement obstinée et résiliente, qui a la particularité d’avoir occupé le poste de ministre de l’Intérieur le plus longtemps dans toute l’histoire de la position, qui a été créée il y a des siècles. Mme May avait résisté pendant quelque temps aux efforts visant à la convaincre de démissionner. Cependant, sa dernière tentative de négociation sur le Brexit, qui prévoyait la possibilité d’un second référendum, a provoqué une révolte dans son propre parti. Sa démission aggrave l’incertitude à l’égard de ce qui pourrait se passer au Royaume-Uni d’ici le 31 octobre.

Tirs de missiles à courte portée par la Corée du Nord. Pour la première fois depuis la fin 2017, la Corée du Nord a procédé à des essais de missiles au début du mois de mai. Le 25 mai, juste avant la récente visite de M. Trump au Japon, le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, a déclaré que les essais constituent une violation des résolutions des Nations Unies. La Corée du Nord tente de toute évidence de provoquer les États-Unis et semble souhaiter tester des alliances entre des pays tels que les États-Unis et le Japon, étant donné que les missiles à courte portée représentent une menace très importante pour le Japon et ses dirigeants l’ont formellement déclaré lors du Shangri-La Dialogue (une conférence annuelle sur la défense). Le secrétaire américain à la Défense par intérim, Patrick Shanahan, a déclaré que la Corée du Nord « demeure une menace extraordinaire et s’approche d’un point où elle pourrait frapper des alliés régionaux, le territoire américain et nos forces déployées. »5

Les États-Unis promettent d’imposer un tarif sur les marchandises importées du Mexique. Les tarifs qui commenceront le 10 juin débuteront à
5 % et augmenteront au cours des prochains mois pour atteindre 25 % en octobre, à moins que le Mexique n’améliore sa mise en œuvre des politiques d’immigration. Certains législateurs républicains ont laissé entendre qu’il s’agissait d’une menace en l’air du président et ils n’estimaient pas qu’il allait réellement passer de la parole aux actes. Cependant, le chef d’état-major par intérim, Mick Mulvaney, a déclaré en fin de semaine qu’il ne s’agissait pas d’une simple menace et qu’il était sûr que ces tarifs entreraient en vigueur. À mon avis, il s’agit d’une décision radicale et inquiétante qui élargit l’utilisation des tarifs au-delà de la politique commerciale. Selon moi, les tarifs constituent un outil terrible à utiliser dans une guerre commerciale, mais ils sont encore pires lorsqu’ils sont utilisés pour atteindre des objectifs politiques sans rapport avec le commerce. Cette décision fait en sorte que personne ne sait quand l’administration aura recours à des tarifs, laissant les dirigeants d’entreprises dans l’incertitude en matière de politique commerciale.

En plus d’être inattendus, ces événements pourraient être trop drastiques pour permettre un retour en arrière.

Événements à surveiller en juin et par la suite

Relations américano-chinoises. J’estime que cette relation se détériore
au-delà de la simple question du commerce et ne sera pas facile à réparer à court terme. Les commentaires de M. Shanahan lors du Shangri-La Dialogue qui s’est tenu le 1er juin semblaient critiquer la Chine pour son comportement en mer de Chine méridionale et risquent de provoquer encore plus l’Empire du Milieu. Ce n’est peut-être pas une coïncidence si la Corée du Nord fait l’étalage de sa force et provoque les États-Unis, car beaucoup pensent que la Chine a représenté l’un des moteurs du cessez-le-feu de la Corée du Nord lorsque ses relations avec les États-Unis étaient meilleures.

Tension en lien avec le Brexit. La situation au Royaume-Uni est devenue beaucoup plus imprévisible à la suite de la démission de Mme May. Le parti conservateur élira probablement un membre favorable au Brexit comme Boris Johnson à la fin du mois de juillet comme prochain premier ministre, mais l’opposition à l’élection de M. Johnson semble s’accentuer. Le ministre des Finances, Philip Hammond, a déclaré que le Parlement « s’opposerait avec véhémence » à une stratégie de « sans accord » et qu’un premier ministre qui ignore le Parlement « ne peut pas espérer survivre très longtemps. […] Je demande à tous mes collègues qui participent à cette course d’adhérer à la notion de compromis. […] Se présenter au Parlement avec une ligne dure et convaincre le Parlement de l’accepter est une stratégie assez dangereuse. »6 En fin de semaine, le chef du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, a appelé à des élections générales ou à un référendum. Il y aura probablement plus de rebondissements dans ce feuilleton britannique dans les semaines à venir.

Risque géopolitique aux États-Unis. Le risque géopolitique a commencé à se refléter dans les cours des marchés américains et cette tendance devrait se poursuivre selon moi. (Jusqu’à récemment, très peu de risques ont été pris en compte par le marché selon moi – ce qui fait contraste avec ce que nous avons observé sur les marchés européens.) Les États-Unis sont confrontés à des risques géopolitiques plus importants sur plusieurs fronts qui vont au-delà de la guerre des tarifs :

  • À mesure que la primaire démocrate s’accélère, des candidats de gauche font de plus en plus la manchette en raison de leur nomination et de leurs idées. Cette tendance inquiète déjà les chefs d’entreprises qui craignent un climat commercial beaucoup moins favorable en 2021 et provoque de l’incertitude au sujet de la politique économique. Ces craintes devraient s’empirer tout au long de la saison des primaires.
  • La conférence de presse tenue par le procureur spécial Robert Mueller la semaine dernière fait craindre une éventuelle procédure de destitution qui pourrait se traduire par une augmentation des risques géopolitiques dans les actions et une plus grande incertitude en matière de politiques économiques.

Surcharge tarifaire. De nombreux tarifs ont été perçus au cours de la dernière année et d’autres devraient être mis en place. Les tarifs et la menace de tarifs ont une incidence négative sur la croissance mondiale déjà en léger ralentissement. Le 3 juin, J.P. Morgan a publié l’indice des directeurs d’achats (PMI) du secteur mondial de la fabrication  pour le mois de mai : celui-ci a fléchi pour atteindre 49,8 par rapport à 50,3 pour le mois d’avril; ce qui indique que le secteur de la fabrication est en phase de contraction à l’échelle mondiale.7 Il s’agit du pire résultat enregistré depuis octobre 2012.7

En 2018, j’ai répété à maintes reprises que les mots les plus effrayants prononcés cette année-là se trouvaient dans un tweet du président : « […] les guerres commerciales sont une bonne chose et faciles à gagner. »8 En 2019, les pires mots que j’ai entendus – du moins jusqu’à présent – m’ont donné encore plus la chair de poule et figuraient également dans un tweet présidentiel : « […] le mot TARIF est vraiment formidable! »9

Toutefois, j’imagine que l’incitation à utiliser les tarifs comme instrument de politique non commerciale aura probablement des conséquences. En effet, l’Administration Trump est peut-être allée trop loin la semaine dernière en ce qui concerne l’utilisation prévue des tarifs pour appliquer la politique d’immigration au Mexique. Le sénateur républicain Chuck Grassley a déclaré sans ambages :
« C’est un abus de l’autorité présidentielle en matière de tarifs et une action qui va à l’encontre des intentions du Congrès. »10 Je ne serais pas surpris de voir le Congrès tenter de récupérer les pouvoirs tarifaires de la Maison-Blanche après presque cent ans d’abandon de ses pouvoirs tarifaires au pouvoir exécutif.

Conclusion

Les marchés restent nerveux et laissent présager un niveau de peur élevé, comme l’indique le taux de rendement des obligations du Trésor américain à 10 ans qui est brièvement tombé sous la barre des 2,10 % le 3 juin.11 Cela dit, les investisseurs comptant sur des portefeuilles diversifiés aux horizons à plus long terme n’ont pas de raison de paniquer.

À ce stade, je continue de croire qu’une récession est peu probable, étant donné la capacité de la Réserve fédérale à faire face à la situation actuelle et à l’engagement de la Chine de continuer à stimuler son économie sur le plan budgétaire et monétaire. Je m’attends à ce que les actions affichent de la volatilité, mais continuent de surclasser l’ensemble du marché dans cet environnement d’inflation modérée et bénigne. Dans cette conjoncture, les replis peuvent représenter des occasions d’achat attrayantes pour des investisseurs disciplinés.

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1 Source : Bloomberg, L.P., China Gears Up to Weaponize Rare Earths Dominance in Trade War, le 28 mai 2019.
2 Source : CNN, China won’t be bullied by US, defense minister says at Shangri-La Dialogue, le 2 juin 2019.
3 Source : Reuters, China considers U.S. rare earth export curbs: Global Times editor, le 28 mai 2019.
4 Cliquez ici pour lire l’article d’opinion de Kristina Hooper publié sur le site de CNN. Veuillez noter qu’en cliquant sur le lien, vous quittez le site Web d’Invesco. Invesco décline toute revendication de garantie ou responsabilité au sujet du contenu.
5 Source : Time Magazine, South Korea urges restraint after North Korea missile tests, le 1er juin 2019 .
6 Source : Reuters, Race to succeed UK PM May centers on “no deal” Brexit battle, le 6 mai 2019.
7 Sources : J.P. Morgan et IHS Markit, au 3 juin 2019.
8 Source : Twitter, @realDonaldTrump, le 2 mars 2018.
9 Source : Twitter, @realDonaldTrump, le 1er juin 2019.
10 Source : Chicago Sun Times, North American trade deal progress slowed following Trump tariffs on Mexican imports, le 2 juin 2019.
11 Source : Bloomberg, L.P.

La diversification ne garantit pas un profit ni l’élimination du risque de perte.
Le Brexit fait référence à la sortie prévue du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE). Dans le cadre d’un Brexit « sans accord », le Royaume-Uni quitterait l’UE sans aucun accord formel définissant les termes de leurs relations.
L’indice des directeurs d’achats (PMI) de J.P. Morgan est considéré comme un indicateur de la santé économique du secteur manufacturier mondial. Il est basé sur les réponses au sondage des directeurs des achats.
Les opinions mentionnées ci-dessus sont celles de l’auteur au 3 juin 2019. Ces commentaires ne doivent pas être interprétés comme des recommandations, mais comme une illustration de thèmes plus vastes. Les énoncés prospectifs ne garantissent pas les résultats futurs. Ils comportent des risques, des incertitudes et des hypothèses. Rien ne garantit que les résultats réels ne diffèreront pas considérablement des attentes.