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Kristina Hooper | 28 août 2019

L’incertitude atteint son paroxysme alors que la guerre commerciale s’intensifie

La semaine dernière fut l’une de ces semaines où quiconque suit l’actualité de très près aurait subi un grave choc. Rien que vendredi, j’ai été durement secouée par la vive intensification de la guerre commerciale opposant les États-Unis et la Chine. Voici les autres événements marquants de la semaine :

 

    • La courbe des taux s’est de nouveau inversée.
    • L’indice manufacturier américain des gestionnaires en approvisionnement (PMI) d’IHS Markit a chuté sous la barre des 50 points pour la première fois en une décennie. Cela signifie que le secteur manufacturier américain est en contraction et c’est un signe évident que les guerres commerciales se répercutent sur l’économie américaine.
    • Quatre membres du Federal Open Market Committee (FOMC) ont surpris les marchés en exprimant leur réticence — à divers degrés — à procéder à d’autres hausses de taux.

 

M. Powell tente de rassurer les marchés, mais refuse de s’engager à procéder à des baisses de taux

Ensuite est venu le vendredi 23 août. Le président du conseil de la Réserve fédérale américaine (Fed), Jay Powell, a prononcé un discours très attendu au symposium annuel de la Réserve fédérale de Kansas City à Jackson Hole. Dans son discours1, M. Powell a admis que l’économie mondiale est en proie à d’énormes risques et que ces risques incluent les guerres tarifaires et le Brexit. Par ailleurs, il a souligné la dichotomie entre l’économie américaine et les autres grandes puissances économiques et a insisté sur le fait que l’économie américaine est en « meilleure posture » pour composer avec le ralentissement économique mondial actuel.

Powell a expliqué que « l’incertitude à l’égard de la politique commerciale semble contribuer au ralentissement économique mondial et aux faibles dépenses manufacturières et en immobilisations aux États-Unis ». Or, aucun livre de jeux n’explique comment une banque centrale devrait s’y prendre pour gérer un problème économique comme celui des relations commerciales internationales. Il a insisté sur le point suivant : « Nous avons acquis une vaste expérience en gestion des enjeux macroéconomiques habituels » dans le cadre conceptuel de la politique monétaire de la Fed, mais « intégrer l’incertitude à l’égard de la politique commerciale à ce cadre conceptuel constitue un nouveau défi ». M. Powell a dit clairement qu’il y a des limites à ce que la Fed peut faire pour résoudre les enjeux commerciaux.

Cependant, M. Powell a tenté d’adopter un ton rassurant en disant que la Fed « prendra les mesures nécessaires » pour que l’économie américaine demeure en santé, malgré les guerres tarifaires et la détérioration de la conjoncture économique mondiale. Il ne s’est pas engagé à procéder à une série de baisses de taux et je ne m’y attendais pas non plus, surtout à la lumière des commentaires formulés par les autres membres du FOMC avant le symposium de Jackson Hole. Le vice-président du conseil, Richard Clarida, a cristallisé ce message dans une entrevue qu’il a accordée à CNBC au lendemain du symposium et au cours de laquelle il a dit, et je cite : « nous prenons nos décisions de politique monétaire une réunion à la fois ».2

Le président Donald Trump était mécontent du résultat et a envoyé un gazouillis qui disait ceci : « Comme d’habitude, la Fed N’A RIEN FAIT! Je n’en reviens pas qu’ils puissent ‘se prononcer’ sans savoir ni me demander ce que je compte faire, alors que ce sera annoncé sous peu. »3 Cette attente m’a déconcertée, car il est difficile pour la Fed de justifier de nombreuses baisses de taux, étant donné les excellentes caractéristiques fondamentales de l’économie américaine, la forte croissance, le taux d’inflation peu élevé et le taux de chômage très bas. Selon moi, une baisse de taux aurait été perçue comme une « police d’assurance » ayant pour but de protéger la croissance économique américaine, ce dont la baisse de taux de juillet a été qualifiée. Ironiquement, la Fed devrait voir son rôle comme celui de « banquier mondial » pour justifier de nombreuses mesures d’assouplissement monétaire, ce qui irait à l’encontre de la priorité de l’administration Trump qui veut faire passer « l’Amérique en premier ».

 

La guerre commerciale opposant les États-Unis et la Chine s’intensifie

Quoi qu’il en soit, la grande nouvelle de vendredi est que les guerres commerciales se sont intensifiées. La Chine a annoncé sa riposte tarifaire, qui a été suivie d’une série de gazouillis de M. Trump. À mon avis, il y a plusieurs éléments importants à retenir des développements de vendredi dernier :

  • Les guerres commerciales ne se règleront pas facilement. Bien entendu, il y aura des moments où nous aurons de bonnes nouvelles sur la scène commerciale, mais cela ne signifie pas que tout va rentrer dans l’ordre en un rien de temps. Comme je l’ai dit et répété à plusieurs reprises, la Chine a un bien meilleur pouvoir de négociation que les États-Unis; alors, je ne vois vraiment pas pourquoi elle capitulerait.
  • Les gazouillis de M. Trump portent à croire qu’il ne reportera peut-être pas l’imposition d’une partie des nouveaux tarifs douaniers jusqu’en décembre, bien que cela n’ait pas été confirmé. Cela risque de nuire à la consommation aux États-Unis, ce que le président voulait éviter en reportant l’entrée en vigueur des tarifs.
  • M. Trump a attisé l’incertitude à l’égard de la politique économique en envoyant un gazouillis ordonnant aux entreprises de « commencer à se tourner vers d’autres marchés que la Chine ».3 Il a renchéri en disant qu’il a le pouvoir d’agir de la sorte en vertu de la International Emergency Economic Powers Act of 1977 (IEEPA; loi internationale sur les pouvoirs économiques d’urgence). En vertu de cette loi, le président dispose d’un énorme pouvoir discrétionnaire lui permettant de déterminer si un événement qui se produit à l’étranger constitue une « menace inhabituelle et extraordinaire » à « la sécurité nationale, à la politique étrangère ou à l’économie américaine ». Cette loi permet au président de déclarer une « urgence nationale », ce qui lui confère des pouvoirs extrêmement étendus lui permettant de réglementer « toutes les transactions en devises » par quiconque est sous juridiction américaine. M. Trump a également utilisé cette loi pour justifier la menace tarifaire envers le Mexique à la fin mai et tenter d’arriver à ses fins en matière de politique d’immigration. Bien que cette loi demande au président de consulter le Congrès avant d’exercer quelque pouvoir que ce soit, il n’est pas tenu de le faire. On se pose encore de nombreuses questions à savoir si l’IEEEPA pourra réellement être utilisée à cette fin, mais cela aurait un effet paralysant sur la confiance et les dépenses en immobilisations si l’Administration Trump tentait de mettre en œuvre le décret du président par le biais de gazouillis.

 

Conclusion

Bref, l’incertitude liée à la politique économique peut miner la confiance des PDG et freiner les investissements des entreprises. Et, Dieu sait que nous avons reçu une dose massive d’incertitude et d’imprévisibilité vendredi. Pas étonnant que vendredi, nous ayons assisté à un repli boursier, que le prix du cuivre ait chuté à son plus bas niveau depuis juin 2017 et que le prix de l’or ait atteint un nouveau sommet en six ans.4 Il y a également lieu de craindre que l’intensification de la guerre commerciale n’augmente les probabilités d’une guerre des devises.

Les probabilités de récession augmentent sans cesse, mais je tiens à réitérer que la récession peut encore être évitée. À mon avis, c’est un accident au ralenti qui peut être évité simplement en mettant fin aux guerres tarifaires, ce qui pourrait limiter les dégâts causés à l’économie américaine (et à l’économie mondiale). Or, soyons réalistes, la Fed ne peut rien faire pour aider, non pas parce qu’elle ne le veut pas (même si c’est difficile à justifier), mais parce que l’assouplissement de la politique monétaire ne peut pas résoudre les conflits tarifaires, comme a tenté d’expliquer M. Powell à Jackson Hole.

Nous allons devoir suivre une foule de paramètres pour évaluer l’état de l’économie, y compris l’écart des attentes des consommateurs. Nous voulons suivre plus particulièrement les paramètres qui indiquent les dégâts causés par les guerres tarifaires : l’indice d’incertitude en matière de politique économique, le sondage sur la confiance des PDG, les prévisions de dépenses des PME de la NFIB (National Federation of Independent Business) et les dépenses en immobilisations (tel que mentionné dans mon blogue de la semaine dernière).

Même si la Fed n’a pas de remède pour soigner tous les maux de l’économie, ses mesures d’assouplissement monétaire vont probablement jouer en faveur des actions et des autres actifs à risque. Par conséquent, je crois que les investisseurs devraient conserver leurs placements et continuer d’investir dans les actifs à risque, y compris les actions. Attendez-vous à beaucoup de volatilité, parce que les nouvelles sur les tensions commerciales font fluctuer les marchés, mais n’oubliez pas qu’essayer de se synchroniser avec les marchés est extrêmement difficile car il est impossible de prévoir les hauts et les bas avec exactitude. Je crois qu’il est important de continuer de bien diversifier son portefeuille en y incluant des actions et des titres à revenu fixe, et il ne faut surtout pas oublier l’importance des placements alternatifs (comme l’immobilier et l’or, ainsi que les portefeuilles neutres par rapport au marché) pour accroître la diversification du portefeuille au-delà des actions et des obligations.

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1 Les citations de l’allocution de M. Powell au symposium de Jackson Hole sont tirées de la transcription de la Fed, « Challenges for Monetary Policy », 23 août 2019
2 Source : CNBC, 23 août 2019
3 Source : Twitter, @realDonaldTrump, 23 août 2019
4 Source : Bloomberg, L.P., 23 août 2019
Image d’en-tête du blogue : Justin Luebke/Unsplash.com
La diversification ne garantit pas un profit et n’élimine pas le risque de perte.
Tous les placements comportent des risques, y compris le risque de perte.
Une courbe des taux inversée fait référence à une situation où, à cote de solvabilité égale, les obligations à court terme ont un rendement supérieur à celui des obligations à long terme. Lorsque la courbe des taux est normale, les obligations à long terme procurent un rendement plus élevé.
L’indice PMI manufacturier® (indice des gestionnaires en approvisionnement®) des États-Unis est compilé par IHS Markit à partir de données recueillies auprès d’un échantillon représentatif de l’ensemble des entreprises manufacturières américaines. Le sondage IHS Markit total des entreprises américaines du secteur manufacturier porte sur un échantillon de plus de 600 entreprises.
Le Federal Open Market Committee (FOMC) est un comité du conseil de la Fed composé de douze membres qui se réunissent régulièrement pour établir la politique monétaire, y compris les taux d’intérêt perçus des banques.
L’écart des attentes des consommateurs désigne l’écart entre la confiance à ce jour et les prévisions de confiance des consommateurs.
L’indice d’incertitude en matière de politique économique est compilé à partir de trois composantes sous-jacentes qui quantifient la fréquence à laquelle les journaux parlent d’incertitude liée aux politiques économiques, répertorient le nombre de dispositions de la législation fiscale fédérale qui vont expirer au cours des prochaines années et utilisent les désaccords entre les prévisionnistes économiques pour mesurer le degré d’incertitude.
Le sondage sur la confiance des PDG est publié par le Conference Board et mesure les attentes des PDG en matière de conjoncture économique.
Habituellement, les placements alternatifs comprennent plus de placements non traditionnels et emploient des stratégies de négociation plus complexes, y compris les opérations de couverture et l’effet de levier au moyen de produits dérivés, les ventes à découvert et des stratégies opportunistes qui évoluent au gré des conditions du marché. Les épargnants qui envisagent les produits alternatifs doivent se renseigner sur leurs caractéristiques uniques et sur les risques additionnels auxquels les stratégies utilisées les exposent. Comme pour tous les placements, les rendements fluctueront. Vous pourriez perdre de l’argent.
Les opinions exprimées ci-dessus sont celles de Kristina Hooper au 26 août 2019. Ces commentaires ne doivent pas être interprétés comme des recommandations, mais comme une illustration des grands thèmes. Les énoncés prospectifs ne sont pas garants du rendement futur. Ils comportent des risques et des incertitudes et sont fondés sur des hypothèses; nous ne pouvons pas vous garantir que les résultats réels ne différeront pas considérablement de nos attentes.