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Kristina Hooper | 14 août 2019

On ne peut pas dresser un grand requin blanc, pas plus qu’on peut exercer un contrôle sur le commerce mondial

L’un de mes films préférés de tous les temps est « Les dents de la mer », un film estival américain emblématique sur un grand requin blanc qui terrorise les usagers d’une station balnéaire de la Nouvelle-Angleterre. C’est peut-être parce que j’aime la musique du film ou que j’aime entendre mon nom de famille qui revient tout au long du film (une réplique que j’affectionne particulièrement est : « C’est Hooper qui conduit le bateau, chef »); bref, je visionne ce film plusieurs fois chaque été. J’aime tellement ce film que j’ai écouté des documentaires et lu des articles sur les coulisses de « Les dents de la mer ». Mon mari pensait que c’était une perte de temps étrange et ridicule, mais ça m’a permis d’apprendre des choses fort intéressantes.

La révélation la plus fascinante à mes yeux est que les producteurs du film, qui avaient déjà fait des films à succès, voulaient au départ utiliser un vrai grand requin blanc pour donner plus d’authenticité à ce film.1 Or, on ne peut pas dresser un grand requin blanc et aucun degré de confiance en réalisation ni aucun sens des affaires ne permettraient de surmonter cet obstacle évident. Alors, au lieu de lancer un appel de casting pour les grands requins blancs, le réalisateur a ordonné la construction d’un faux requin, et vous connaissez la suite.

 

Les périls de l’excès de confiance

Cette histoire m’a fait réfléchir à un trait commun que j’ai observé chez les investisseurs tout au long de ma carrière et qui, à mon avis, se manifeste dans les guerres commerciales qui sévissent en ce moment et j’ai nommé : l’excès de confiance. Je dirais plus particulièrement, « l’illusion de contrôle » et « l’effet de désirabilité ».

  • Le Corporate Finance Institute définit l’illusion de contrôle comme suit : « quand les gens pensent avoir le contrôle sur une situation, alors qu’ils ne l’ont pas. En règle générale, les gens ont l’impression d’avoir plus de contrôle qu’ils en ont réellement. Encore là, cela peut être très dangereux en affaires ou dans le domaine des placements, car cela nous porte à croire que les situations sont moins risquées qu’elles ne le sont réellement. Or, une mauvaise évaluation des risques mène à une mauvaise gestion des risques ».2
  • Le Corporate Finance Institute définit l’effet de désirabilité comme suit : « lorsque les gens surestiment les probabilités que quelque chose se produise simplement parce que c’est le résultat qu’ils souhaitent obtenir. On parle parfois de « prendre ses désirs pour des réalités » et cela constitue un excès de confiance. Nous commettons l’erreur de croire qu’un résultat est plus probable simplement parce que c’est le résultat que nous aimerions obtenir ».2

 

Excès de confiance et politique commerciale américaine

À mon avis, les États-Unis ont manifesté ces deux formes d’excès de confiance dans leurs relations commerciales.

D’abord, l’effet de désirabilité : Dans mes voyages, la vaste majorité des Américains que j’ai rencontrés croient qu’il serait désirable que le pays bénéficie de conditions commerciales plus favorables, ce qui explique en partie pourquoi l’Administration Trump a tordu le bras à d’autres nations, en particulier la Chine, pour obtenir de meilleurs accords commerciaux. Or, il faut comprendre que ce n’est pas parce que quelque chose est désirable que c’est probable que nous l’obtenions.

Je persiste à croire qu’il n’y a aucune raison valable pour que la Chine fasse des concessions majeures aux États-Unis en vue de conclure un accord commercial, mais le conflit perdure parce que l’issue est tellement désirable. Pendant ce temps, des pans de l’économie américaine en subissent les conséquences; le refus de la Chine d’acheter des produits agricoles américains en est un excellent exemple. Il exerce une pression très forte sur les agriculteurs américains. À mon avis, l’incertitude liée à la politique économique qui en découle mine la confiance et les investissements des entreprises.

De plus, l’Administration Trump a toujours eu une « illusion de contrôle » en matière de politique commerciale parce que les États-Unis sont la plus grande puissance économique mondiale. Les États-Unis sont clairement convaincus de pouvoir contrôler les relations commerciales en raison de la taille et de l’influence de l’Amérique, ce qui est une des principales raisons pour lesquelles elle insiste pour conclure des accords commerciaux bilatéraux.

Or, en réalité, nul ne peut exercer de contrôle sur les relations commerciales; le libre-échange mondial est une relation délicate, presque fragile, entre de nombreuses économies différentes. La sagesse populaire veut que, tout comme on ne peut pas dresser un grand requin blanc, les tarifs douaniers sont mauvais pour l’économie. Les mesures protectionnistes d’un pays peuvent déclencher une réaction en chaîne qui risque de perturber l’écosystème de libre-échange tout entier. Et, c’est exactement ce qui se passe actuellement. Le virage de l’Amérique vers un plus grand nationalisme économique a encouragé encore plus le nationalisme économique. À preuve, la Corée du Sud et le Japon sont au cœur d’un différend commercial qui ne cesse de s’aggraver. Les ventes de voitures japonaises en Corée du Sud ont chuté considérablement au cours du dernier mois parce que la Corée du Sud a décidé de boycotter les biens japonais, après que le Japon a rayé la Corée du Sud de sa liste de partenaires commerciaux les plus privilégiés.3

Ma plus grande crainte est que les problèmes débordent des relations commerciales et s’étendent aux relations étrangères. Par exemple, si le différend commercial qui oppose les États-Unis et la Chine s’envenime, il est moins probable que la Chine intervienne au nom des États-Unis pour favoriser le désarmement de la Corée du Nord. Et, souvent, le nationalisme économique peut se transformer en nationalisme tout court. C’est ce qu’on constate dans de nombreuses régions du monde, en particulier au Royaume-Uni et en Italie en ce moment.

Comme on pouvait s’y attendre, les marchés réagissent à l’intensification des guerres commerciales de la même manière que les acteurs et l’équipe de tournage auraient réagi s’ils avaient eu à tourner avec un grand requin blanc « dressé ».

 

Le rôle des banques centrales

La bonne nouvelle est que, bien que l’économie ralentisse, les banques centrales sont proactives. Rien que la semaine dernière, plusieurs banques centrales, y compris la Banque de réserve de l’Inde, ont abaissé leur taux directeur. Bien que les marchés soient clairement nerveux au moment où j’écris ces lignes aujourd’hui, je pense que les politiques des banques centrales contribueront à soutenir les actifs à risque même si l’économie mondiale ralentit. À mon avis, le principal risque demeure le commerce, mais j’estime que ce risque menace davantage l’économie que les marchés. C’est parce que la plus grande occasion est l’assouplissement des politiques monétaires des banques centrales, qui, je l’espère, soutiendra les marchés.

Je pourrais imaginer un scénario dans lequel l’économie ralentit, mais les actions et les autres actifs à risque obtiennent de relativement bons rendements. À mon avis, les investisseurs qui ont un horizon temporel plus long devraient garder le cap, continuer de diversifier leur portefeuille et faire preuve de courage, en dépit des manchettes déconcertantes.

 

 

 

 

 

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1 Source : mentalfloss.com, « How Malfunctioning Sharks Transformed the Movie Business », 20 juin 2015
2 Source : Corporate Finance Institute, « What is Overconfidence Bias? »
3 Source : CNBC, « Sales of Japanese cars in South Korea slump amid growing diplomatic tensions », 5 août 2019
Image d’en-tête du blogue : Clayton Cardinalli/unsplash.com
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Les opinions exprimées ci-dessus sont celles de Kristina Hooper au 12 août 2019. Ces commentaires ne doivent pas être interprétés comme des recommandations, mais comme une illustration des grands thèmes. Les énoncés prospectifs ne sont pas garants du rendement futur. Ils comportent des risques et des incertitudes et sont fondés sur des hypothèses; nous ne pouvons pas vous garantir que les résultats réels ne différeront pas considérablement de nos attentes.