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Kristina Hooper | 14 décembre 2021

Nous n’anticipons pas de « stagflation » aux États-Unis en 2022. Voici pourquoi.

« Stagflation » est un mot-valise composé de stagnation économique + inflation – et certains craignent que les États-Unis répondent à cette définition en 2022. Kristina Hooper explique pourquoi elle ne croit pas que les États-Unis se dirigent vers la stagflation.

Maintenant que nos Perspectives pour 2022 ont été rendues publiques, une des questions que je me fais poser est pourquoi nous ne croyons pas que 2022 en sera une de « stagflation » aux États-Unis.

Commençons par définir le terme stagflation. Investopedia définit la stagflation comme une conjoncture « caractérisée par une croissance économique lente et un taux de chômage relativement élevé, ou une stagnation économique, accompagnée d’une hausse des prix (c’est-à-dire d’inflation) ».

Examinons chacun des éléments de cette définition :

  • Inflation. Pour ce qui est de la partie inflation de la définition, nous avons certes constaté une augmentation des prix. L’indice des prix à la consommation de novembre aux États-Unis a été rendu public vendredi et montre que l’inflation globale a augmenté de 6,8 % sur douze mois, soit le taux le plus élevé depuis 1991.1Nous pensons effectivement que le taux d’inflation pourrait demeurer élevé, voire même continuer d’augmenter, au cours des prochains mois.Cependant, notre scénario de base pour 2022 prévoit un sommet de l’inflation vers le milieu de l’année, à mesure que les problèmes d’approvisionnement vont se résorber, que les taux de vaccination vont augmenter et que davantage d’employés vont retourner sur le marché du travail. Ainsi, pendant la seconde moitié de 2022, nous ne nous attendons pas à ce que les prix continuent d’augmenter à un rythme accéléré. À ce moment-là, il nous semble peu probable que la partie hausse des prix de la définition de stagflation s’applique.
  • Croissance économique. Là où nous croyons vraiment que la définition de stagflation ne s’applique toujours pas encore aujourd’hui, c’est du point de vue de la croissance économique. Le produit intérieur brut montre que la croissance économique aux États-Unis est largement supérieure à la tendance et que, même si nous anticipons une décélération en 2022, nous pensons qu’elle restera légèrement supérieure à la tendance. Qui plus est, le taux de chômage est bas et s’améliore rapidement. Par exemple, la semaine dernière, le nombre de premières inscriptions à l’assurance-chômage aux États-Unis s’élevait à 184 000, soit le nombre le plus bas depuis 1969.2 Nous pensons que la situation de l’emploi aux États-Unis va continuer de s’améliorer et que le taux de chômage va revenir aux seuils d’avant la pandémie en 2022.

Comment la situation de 2022 pourrait-elle se comparer à la stagflation des années 70?

Il convient également de réfléchir à la façon dont la conjoncture macroéconomique de 2022 pourrait se comparer aux périodes de stagflation passées.

Le principal exemple de stagflation dont les gens s’inquiètent à juste titre remonte aux années 70, plus particulièrement aux années 1973 et 1979, alors que le taux d’inflation a monté en flèche par suite de l’embargo sur le pétrole arabe, puis de l’embargo sur le pétrole iranien, respectivement. Ces deux gros chocs pétroliers n’étaient pas les seuls problèmes de l’époque, mais ils étaient certes une grande partie du problème car ils ont provoqué une forte hausse du taux d’inflation et ont durement frappé la croissance partout dans le monde.

Alors, qu’y a-t-il de si différent aujourd’hui? Il est vrai que les prix de l’énergie ont fortement augmenté, mais c’est plus en raison de la demande que de l’offre. Étant donné que l’OPEP+ a instauré des contrôles de production qui ont grandement limité la croissance de la production, la hausse actuelle des prix de l’énergie est en grande partie attribuable à la demande liée à la réouverture des économies. Plus important encore, l’économie mondiale est beaucoup moins énergivore aujourd’hui qu’elle ne l’était dans les années 70.

Certains ont dit que les semi-conducteurs sont à l’économie actuelle ce que l’énergie était à l’économie des années 70. Il y a certes une part de vérité dans cette affirmation : nous sommes devenus beaucoup plus dépendants des semi-conducteurs; ils entrent dans la composition d’une variété de produits, des machines à laver aux automobiles en passant par les téléphones cellulaires. Malgré les graves pénuries d’offre de semi-conducteurs, leur production n’est pas contrôlée par un cartel tel que l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) dans les années 70. Les fabricants de semi-conducteurs veulent augmenter l’offre pour répondre à la demande; il y a simplement un décalage étant donné qu’il faut construire des fonderies pour accroître la production. Il semble que le pire est passé en ce qui a trait à la pénurie de semi-conducteurs, ce qui est une bonne nouvelle à l’approche de 2022.

D’autres éléments de la situation dans les années 70 étaient, à notre avis, bien pires et beaucoup plus « stagflationnistes » qu’aujourd’hui, en particulier des interventions cruciales du gouvernement. En 1973, l’Administration Nixon a imposé des mesures de contrôle des prix et des salaires ainsi que le rationnement. Parmi ces mesures, les Américains étaient obligés d’acheter de l’essence soit les jours civils impairs, soit les jours pairs, en fonction de leur numéro de plaque d’immatriculation. Il s’agissait en fait de politiques inspirées du régime soviétique, qui ont engendré des pénuries; dans un premier temps, elles ont réprimé la croissance et la consommation, puis elles ont stimulé l’inflation lorsque les mesures de contrôle ont été levées.

Il y a des pénuries aujourd’hui, mais elles ne sont pas causées par les mesures de contrôle des prix. En fait, l’inflation et la hausse des salaires devraient à terme entraîner une augmentation de la production et le retour d’un plus grand nombre de personnes sur le marché du travail. Les pénuries découlent de problèmes liés à la pandémie qui perturbent les chaînes d’approvisionnement et les livraisons, plutôt que d’embargos ou de boycotts.

L’Administration Nixon a aussi dissocié la valeur du dollar de celle de l’or, ce qui a fait chuter considérablement la valeur du dollar. Cela a fait bondir le prix de tous les produits de base, y compris l’énergie et les biens. Aujourd’hui, en revanche, le dollar est fort et a tendance à s’apprécier plutôt qu’à se déprécier, ce qui devrait réduire les pressions à la hausse sur les prix des produits de base et des biens.

De plus, et c’est peut-être le plus important, la Réserve fédérale américaine (Fed) a commis de graves erreurs dans les années 60 et 70. La plus grave est que la Fed a cédé à plusieurs reprises aux pressions exercées par le président pour qu’elle adopte une politique monétaire expansionniste. En 1965, le président de l’époque, Lyndon B. Johnson, a exercé énormément de pressions sur la Fed pour qu’elle maintienne une politique monétaire expansionniste. M. Johnson serait même allé jusqu’à s’en prendre physiquement au président du conseil de la Fed, William McChesney Martin, le projetant contre un mur, parce qu’il a refusé d’accéder à sa demande et a plutôt augmenté les taux.3 Par la suite, la Fed n’a pas relevé les taux avant que M. Johnson annonce sa décision de ne pas se présenter en vue d’être réélu en 1968, mais a plutôt essayé d’utiliser la réglementation pour ralentir la croissance du crédit (mais sans grand succès).

En 1973, la Fed a procédé à une baisse de taux sous la pression politique du président de l’époque, Richard Nixon, alors même que l’inflation était en hausse, ce qui a contribué à une nouvelle accélération des prix à la consommation. M. Nixon a tristement déclaré qu’il respectait l’indépendance de la Fed, mais qu’il s’attendait à ce que le président du conseil de la Fed, Arthur Burns, tire indépendamment les mêmes conclusions que lui.4

L’inflation est à nouveau un problème politique pour l’Administration Biden. En fait, cela pourrait être son plus gros problème d’ici les élections de mi-mandat, puisque le président Joe Biden a récemment déclaré que la lutte contre l’inflation était sa priorité absolue. Cela donne à la Fed une autre raison de se concentrer davantage sur l’inflation que sur la croissance économique. Qui plus est, la Fed part d’une position extrêmement expansionniste et se sent donc probablement plus à l’aise et pense peut-être qu’il y a un plus grand besoin d’un quelconque retour à la normale. Voilà pourquoi la Fed dirigée par M. Powell pourrait agir différemment de celle de M. Burns ou de M. Martin, qui ont laissé aller librement l’inflation sans resserrer la politique monétaire. La Fed dirigée par M. Burns a même assoupli davantage la politique monétaire.

Nous prévoyons que la Fed va revenir à une politique monétaire plus normale, non seulement en procédant au retrait graduel des achats d’actifs, mais en accélérant la cadence de la réduction des achats d’actifs à sa réunion de cette semaine. Autrement dit, nous croyons qu’elle va adopter une attitude beaucoup plus proactive dans la lutte contre l’inflation. Cela étant dit, je persiste à croire que les critères de hausses de taux sont beaucoup plus élevés, ce qui est bien, mais cela ne signifie pas que nous n’assisterons pas à une hausse de taux avant le milieu de 2022, tout dépendant de la conjoncture économique.

Conclusion

En un mot, nous pensons que la stagflation est un scénario extrêmement improbable pour les États-Unis en 2022. Or, cela ne signifie pas que la Fed ne se préoccupe pas de l’inflation – en fait, plus elle se rapproche de son objectif de « plein emploi », plus elle pourra se concentrer sur l’inflation. La Fed risque d’avoir du mal à gérer la conjoncture inflationniste actuelle. Il semble que l’intervention la plus appropriée de la Fed en ce moment serait de maintenir une politique relativement neutre, ni trop souple (pour éviter de gonfler la demande parce que l’offre est limitée), ni trop serrée (car cela pourrait freiner les investissements visant à accroître l’offre pour atténuer les goulots d’étranglement et les pénuries). Et, c’est exactement là où la Fed semble vouloir se diriger.

Joyeuses fêtes!

Veuillez prendre note que ce numéro de la Boussole hebdomadaire des marchés est le dernier de 2021. Je vous souhaite, ainsi qu’à vos proches, un très joyeux temps des fêtes. Je reprendrai du service le 3 janvier 2022! Au plaisir de vous retrouver l’an prochain!

Rédigé en collaboration avec Arnab Das, Ashley Oerth et Paul Jackson

1 Source : U.S. Bureau of Labor Statistics

2 Source : U.S. Department of Labor

3 Source : MarketWatch, « The history of presidential Fed-bashing suggests it has not been a fruitful strategy », 22 décembre 2018

4 Source : BBC News, « The perils of a political Federal Reserve », 10 décembre 2017

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Image d’en-tête du blogue : SrdjanPav / Getty

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Le retrait graduel des achats d’actifs désigne la diminution progressive des activités de la banque centrale visant à contrer une piètre conjoncture économique.

Le produit intérieur brut est un indicateur généralisé de l’activité économique d’une région qui mesure la valeur monétaire de tous les produits finis et services produits dans cette région au cours d’une période donnée.

L’indice des prix à la consommation (IPC) mesure la variation des prix à la consommation et est compilé par le U.S. Bureau of Labor Statistics.

L'OPEP est une organisation intergouvernementale de 13 pays en développement exportateurs de pétrole qui coordonne et unifie les politiques pétrolières de ses pays membres. L'OPEP se compose des pays membres de l'OPEP et de dix autres pays exportateurs de pétrole qui ne sont pas membres de l'OPEP.

Les opinions exprimées ci-dessus sont celles de l’auteure au 13 décembre 2021. Ces commentaires ne doivent pas être interprétés comme des recommandations, mais comme une illustration des grands thèmes. Les énoncés prospectifs ne sont pas garants du rendement futur. Ils comportent des risques et des incertitudes et sont fondés sur des hypothèses; nous ne pouvons pas vous garantir que les résultats réels ne différeront pas considérablement de nos attentes.